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Le journal d' ANNA

par GODWIND REQUIEM

Vues : 17

Ajouté le : 20/07/2026

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Des années plus tard, sa fille Grace, sur le point de reproduire sans le savoir les mêmes silences, retrouve ce journal au fond d'un tiroir. À travers les mots de sa mère, elle découvre une vérité que personne, dans sa famille, n'a jamais voulu nommer — et y trouve la force de choisir, pour elle-même, une autre voie que celle de l'endurance : celle de partir, la tête haute, et de continuer à vivre. Roman dramatique sur l'emprise conjugale, la transmission du silence entre mères et filles, et la manière dont la foi, détournée de son sens, peut devenir un instrument de soumission plutôt qu'un chemin de dignité, Le reste, ça se prie donne voix à celles qu'on a appris à faire taire.

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Dans les quartiers où l'encens se mêle à la poussière des routes et où les chants d'église rythment les dimanches, une fille grandit avec une seule certitude : celle d'être un jour une femme bien, une épouse fidèle, une mère aimante. On lui a appris à prier, à obéir, à garder son corps et sa dignité comme on garde un trésor qu'on ne peut montrer qu'à un seul homme, le bon, celui que Dieu enverra si elle est patiente. Personne, en revanche, ne lui a appris à reconnaître le danger sous les traits d'un homme respecté de tous, sérieux, croyant, aimé de sa famille. Le reste, ça se prie raconte l'histoire d'Anna, une femme façonnée dès l'enfance par les silences de sa mère et les certitudes de sa foi, qui croit avoir enfin trouvé la paix le jour où elle épouse Marcellin. Ce que le mariage lui révèle, lentement, méthodiquement, c'est un autre visage, celui d'un homme pour qui l'amour et le contrôle ne font qu'un, qui sait retenir chaque faiblesse pour mieux la retourner contre elle, qui la prive un à un de ses appuis , son travail, ses amies, sa confiance en elle-même sous couvert de sollicitude et de dévotion. Entre les prières de sa mère qui l'exhortent à endurer, l'Église qui lui parle de pardon plutôt que de danger, et une société qui juge plus sévèrement la femme qui part que l'homme qui frappe, Anna cherche, année après année, une issue qu'on ne lui montre jamais. Ce qu'elle laissera, au bout du chemin, c'est un carnet le seul endroit où sa voix, réduite au silence partout ailleurs, a pu enfin se dire tout entière.

La maison de Béatrice, à New-Bell, sentait toujours l'encens et le savon de Marseille, un mélange qui, pour Anna, resterait à jamais l'odeur du silence bien tenu. On entendait les motos-taxis klaxonner sur la route poussiéreuse, et le soir, les chorales des églises voisines se répondre d'une cour à l'autre comme des prières concurrentes, chacune plus fervente que l'autre, comme si la ferveur pouvait racheter ce qui se passait derrière les portes fermées.


Anna avait onze ans la nuit où elle surprit sa mère dans la cuisine, une main sur la joue, l'autre agrippée à l'évier comme pour ne pas tomber.


— Maman, qu'est-ce que tu as ?


Béatrice se redressa trop vite. Anna vit, dans la fraction de seconde avant que le masque ne se referme, quelque chose qu'elle ne saurait nommer que bien plus tard : la honte d'avoir été vue, plus grande encore que la douleur elle-même.


— Rien, ma fille. Va préparer tes affaires pour demain.


— Mais tu pleurais.


— Une femme forte ne se plaint pas. Dieu nous éprouve pour nous purifier. Ton père est un homme bien. Le reste, ça se prie.


Anna hocha la tête et retourna dans sa chambre, sans avoir vu la marque rouge que le foulard cachait mal sur la nuque de sa mère. Ce qu'elle emporta avec elle, cette nuit-là, ce n'était pas la scène elle-même, mais la leçon qu'elle en tira sans qu'on la lui enseigne : la douleur d'une femme doit disparaître plus vite que sa dignité.


Les années suivantes, Anna apprit à lire les silences de la maison comme on lit une météo. Elle savait, avant même d'entrer, à la façon dont son père posait ses clés sur la table, si le repas se déroulerait dans le calme ou dans les éclats. Elle savait que sa mère, certains matins, sortait le grand boubou à manches longues même quand la chaleur rendait le tissu insupportable. Personne, jamais, ne nomma ce qu'elles observaient toutes les deux. Nommer, dans cette maison, c'était déjà accuser, et accuser, c'était trahir.


À l'église, le dimanche, Béatrice chantait plus fort que les autres, levait les mains, fermait les yeux. Le pasteur Ngoulé aimait citer la femme vertueuse de Proverbes, celle qui se lève avant l'aube. Anna, enfant, se demandait pourquoi personne ne parlait jamais de la femme qui se lève avant l'aube parce qu'elle n'a pas fermé l'œil de la nuit.


C'est ainsi, entre l'encens, les klaxons et les versets appris par cœur, qu'Anna apprit ce que serait sa vie de femme : se marier, enfanter, tenir. Et surtout, ne jamais partir.

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