par GODWIND REQUIEM
Vues : 17
Ajouté le : 20/07/2026
Des années plus tard, sa fille Grace, sur le point de reproduire sans le savoir les mêmes silences, retrouve ce journal au fond d'un tiroir. À travers les mots de sa mère, elle découvre une vérité que personne, dans sa famille, n'a jamais voulu nommer — et y trouve la force de choisir, pour elle-même, une autre voie que celle de l'endurance : celle de partir, la tête haute, et de continuer à vivre. Roman dramatique sur l'emprise conjugale, la transmission du silence entre mères et filles, et la manière dont la foi, détournée de son sens, peut devenir un instrument de soumission plutôt qu'un chemin de dignité, Le reste, ça se prie donne voix à celles qu'on a appris à faire taire.
La maison de Béatrice, à New-Bell, sentait toujours l'encens et le savon de Marseille, un mélange qui, pour Anna, resterait à jamais l'odeur du silence bien tenu. On entendait les motos-taxis klaxonner sur la route poussiéreuse, et le soir, les chorales des églises voisines se répondre d'une cour à l'autre comme des prières concurrentes, chacune plus fervente que l'autre, comme si la ferveur pouvait racheter ce qui se passait derrière les portes fermées.
Anna avait onze ans la nuit où elle surprit sa mère dans la cuisine, une main sur la joue, l'autre agrippée à l'évier comme pour ne pas tomber.
— Maman, qu'est-ce que tu as ?
Béatrice se redressa trop vite. Anna vit, dans la fraction de seconde avant que le masque ne se referme, quelque chose qu'elle ne saurait nommer que bien plus tard : la honte d'avoir été vue, plus grande encore que la douleur elle-même.
— Rien, ma fille. Va préparer tes affaires pour demain.
— Mais tu pleurais.
— Une femme forte ne se plaint pas. Dieu nous éprouve pour nous purifier. Ton père est un homme bien. Le reste, ça se prie.
Anna hocha la tête et retourna dans sa chambre, sans avoir vu la marque rouge que le foulard cachait mal sur la nuque de sa mère. Ce qu'elle emporta avec elle, cette nuit-là, ce n'était pas la scène elle-même, mais la leçon qu'elle en tira sans qu'on la lui enseigne : la douleur d'une femme doit disparaître plus vite que sa dignité.
Les années suivantes, Anna apprit à lire les silences de la maison comme on lit une météo. Elle savait, avant même d'entrer, à la façon dont son père posait ses clés sur la table, si le repas se déroulerait dans le calme ou dans les éclats. Elle savait que sa mère, certains matins, sortait le grand boubou à manches longues même quand la chaleur rendait le tissu insupportable. Personne, jamais, ne nomma ce qu'elles observaient toutes les deux. Nommer, dans cette maison, c'était déjà accuser, et accuser, c'était trahir.
À l'église, le dimanche, Béatrice chantait plus fort que les autres, levait les mains, fermait les yeux. Le pasteur Ngoulé aimait citer la femme vertueuse de Proverbes, celle qui se lève avant l'aube. Anna, enfant, se demandait pourquoi personne ne parlait jamais de la femme qui se lève avant l'aube parce qu'elle n'a pas fermé l'œil de la nuit.
C'est ainsi, entre l'encens, les klaxons et les versets appris par cœur, qu'Anna apprit ce que serait sa vie de femme : se marier, enfanter, tenir. Et surtout, ne jamais partir.
— Une fille bien ne se donne pas avant le mariage, répétait Béatrice en repassant les robes du dimanche. Ce que tu perds...…
— Maman, comment on sait qu'un homme est bon ?Béatrice réfléchit à peine, pressée de rentrer avant la pluie.— Un homme b...…
Les fiançailles de Marcellin et Anna furent, aux yeux du quartier, un modèle. Il offrait des cadeaux mesurés, jamais exc...…
Anna démissionna trois mois après son mariage. Elle rédigea sa lettre en pleurant, seule dans la chambre, et la présenta...…
Ce que le journal d'Anna décrirait plus tard, avec une précision presque clinique, ce n'était pas seulement des accès de...…
Anna finit par en parler à sa mère, un dimanche, dans la cuisine, à voix basse, comme on avoue une faute plutôt qu'on ne...…
Il y eut un jour où Anna envisagea sérieusement de partir, sa valise à moitié faite, posée contre le mur de la chambre p...…
Le carnet d'Anna, dans les années qui suivirent, cessa d'être un lieu de petites joies pour devenir le seul endroit où e...…
Les dernières pages du journal d'Anna ne racontent pas une décision soudaine, mais un épuisement accumulé sur des années...…
Grace avait vingt-deux ans lorsque le tiroir fut enfin ouvert.Elle vivait loin de Douala, poursuivait ses études, et fré...…
Dans les mois qui suivirent, Grace mit fin à sa relation, doucement mais fermement, sans attendre que la situation s'agg...…
Commentaires