Anna démissionna trois mois après son mariage. Elle rédigea sa lettre en pleurant, seule dans la chambre, et la présenta à son chef de service en invoquant des raisons familiales, incapable de dire la vérité même à elle-même.
Marcellin la félicita ce soir-là, l'embrassa longuement, lui prépara un plat qu'elle aimait. Pendant quelques jours, elle se persuada qu'elle avait fait le bon choix, que cette disponibilité nouvelle était un cadeau qu'elle offrait à leur couple.
Ce qu'elle ne comprit que bien plus tard, en le relisant noir sur blanc dans son propre journal, c'est que ce jour-là, elle avait perdu bien plus qu'un emploi. Elle avait perdu son salaire, donc son autonomie. Elle avait perdu ses collègues, donc les regards extérieurs qui auraient pu s'inquiéter de ses absences ou de ses bleus. Elle avait perdu les heures de la journée où elle existait pour elle-même, avant d'exister pour lui. Marcellin n'avait jamais eu besoin de l'enfermer à la maison. Il lui avait simplement fait fermer, une à une, toutes les portes par lesquelles elle aurait pu, plus tard, s'échapper.
Dans les mois qui suivirent, Anna commença à remarquer, dans l'intimité de leur appartement de Bonanjo, un homme qui exigeait de savoir où elle était à chaque heure du jour, qui relisait ses messages par-dessus son épaule sous prétexte de curiosité affectueuse, qui commentait ses tenues avant qu'elle ne sorte, jamais en interdisant frontalement, toujours en soupirant, en laissant peser un silence plus lourd qu'un ordre.
— Tu vas mettre ça pour aller chez ta sœur ? Bon. Fais comme tu veux, dit-il un soir, d'un ton qui rendait impossible de faire réellement comme elle voulait.
Anna changea de robe. Elle commença, sans s'en rendre compte, à s'habiller pour éviter un soupir plutôt que pour se plaire à elle-même.
Le premier coup vint un soir d'orage, pour un motif qu'elle ne parviendrait jamais, des années plus tard, à reconstituer précisément. Ce qui resta gravé, ce ne fut pas seulement la douleur, mais la scène qui suivit : Marcellin, à genoux devant elle, en larmes, expliquant que c'était elle qui l'avait poussé à bout, que jamais un homme normal ne devrait être mis dans un tel état, que c'était par amour, un amour trop grand pour son propre calme, qu'il avait perdu le contrôle.
Anna, sonnée, se retrouva à le consoler.
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