Ce que le journal d'Anna décrirait plus tard, avec une précision presque clinique, ce n'était pas seulement des accès de colère isolés, mais une méthode, répétée, affinée avec le temps, comme si Marcellin apprenait, à chaque cycle, à mieux viser.
Il avait un talent particulier pour repérer ce qui comptait le plus pour elle et pour l'atteindre précisément là. Il savait qu'elle aimait recevoir sa sœur le dimanche ; il choisissait ces jours-là pour organiser des sorties imprévues qui l'en empêchaient. Il savait qu'elle avait honte de sa timidité en public ; il la corrigeait devant des invités, d'une voix légère, presque amusée, transformant chaque faiblesse d'Anna en anecdote pour faire rire une tablée, pendant qu'elle riait aussi, contrainte, pour ne pas paraître susceptible.
Un soir, alors qu'elle avait cuisiné pendant des heures pour l'anniversaire de Marcellin, il repoussa l'assiette en disant, devant ses amis venus fêter l'événement, que c'était moins bon que ce que préparait sa mère. Les invités rirent, gênés. Anna sourit, remporta l'assiette, et pleura seule dans la cuisine, un torchon plaqué contre sa bouche pour étouffer le bruit.
Un jour, une ancienne collègue proposa à Anna un poste à mi-temps, plus souple, dans une autre entreprise. Anna en parla à Marcellin avec un enthousiasme qu'elle n'avait plus ressenti depuis longtemps.
Il l'écouta jusqu'au bout, silencieux, puis répondit d'une voix calme, presque douce, la voix qu'il employait toujours pour dire les choses les plus dures.
— Fais comme tu veux. Mais si tu commences à travailler, qui va gérer la maison, les enfants, tout ce que je fais déjà tant d'efforts pour t'offrir ? Moi je ne dis rien, hein. Fais comme tu veux.
Anna déclina l'offre le lendemain. Elle nota dans son carnet, ce soir-là, une phrase qu'elle soulignerait deux fois : Je crois qu'il ne m'a jamais interdit de travailler. Il a juste fait en sorte que je n'ose plus jamais demander. Il ne me frappe pas tous les jours. Mais il n'a pas besoin de me frapper tous les jours pour que j'aie mal tous les jours.
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