Les dernières pages du journal d'Anna ne racontent pas une décision soudaine, mais un épuisement accumulé sur des années, celui d'une femme qui avait cherché, sincèrement, toutes les issues qu'on lui avait montrées, et qui n'en avait trouvé aucune qui ne la condamne pas d'une manière ou d'une autre.
Elle y écrivit son amour pour ses enfants, sa peur de les abandonner, mais aussi la conviction, fausse et pourtant si ancrée en elle après des années d'usure, qu'elle ne leur apportait plus rien de bon. Elle y écrivit qu'elle avait cherché de l'aide, avec les mots et les chemins qu'on lui avait enseignés, et que chacun de ces chemins l'avait ramenée au silence.
Elle n'écrivit rien de précis sur ce qu'elle s'apprêtait à faire. Seulement une dernière ligne, adressée à une fille trop jeune encore pour la comprendre : Si un jour tu lis ces pages, ma fille, ne cherche pas à être plus forte que moi. Cherche à être plus libre.
Anna mourut peu après. La famille, et le quartier, parlèrent d'un accident, d'une maladie du cœur, d'un chagrin qui l'aurait emportée. Personne ne prononça le mot juste. Marcellin, aux funérailles, pleura devant l'assemblée, un homme visiblement dévasté, et reçut les condoléances de tous, y compris de Béatrice, qui ne sut jamais, ou ne voulut jamais savoir, la part qu'elle-même avait tenue dans le silence qui avait précédé cette mort.
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