Le carnet d'Anna, dans les années qui suivirent, cessa d'être un lieu de petites joies pour devenir le seul endroit où elle pouvait déposer ce qu'elle ne confiait à personne.
Elle y décrivait la mécanique précise de ce qu'elle vivait : la façon dont Marcellin savait toujours trouver la phrase qui la ferait douter d'elle-même, la manière dont il rendait chaque dispute impossible à raconter à un tiers, parce qu'il n'y avait jamais de preuve, seulement une accumulation de petites humiliations dont chacune, prise isolément, pouvait passer pour un détail sans importance.
Elle écrivait aussi sa propre disparition progressive. Elle avait cessé de rire aux plaisanteries de ses amies. Elle avait cessé de porter les couleurs vives qu'elle aimait, parce que Marcellin trouvait cela vulgaire. Elle avait cessé d'avoir des opinions à elle, préférant deviner celle qu'il attendait avant même qu'il ne la formule. Elle avait cessé, surtout, d'imaginer une vie où elle gagnerait à nouveau son propre argent.
Ses enfants grandissaient dans cette maison où l'on riait le dimanche devant les autres et où l'on se taisait le reste de la semaine. Sa fille Grace, encore petite, la regardait parfois avec une gravité que les enfants ne devraient pas avoir.
Anna écrivit, une nuit plus lourde que les autres : Je ne sais plus prier pour vivre. Je ne prie plus que pour ne plus avoir mal.
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