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Chapitre 5:Bertha — L'Héritage du Silence

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Ma vie
Chapitre 5 sur 11
19/07/2026 4 min de lecture

Chapitre 5:Bertha — L'Héritage du Silence

Bertha avait grandi dans une maison où les émotions n'avaient pas droit de cité. Sa mère, une femme au dos toujours droit, au visage toujours fermé, lui répétait une phrase qui était devenue, sans qu'elle s'en rende compte, le socle de toute son éducation sentimentale : « Les larmes ne nourrissent personne. » Bertha avait appris à sourire quand elle avait envie de crier, à se taire quand elle avait envie de tout casser.


Jeune fille, elle avait pourtant été différente de la femme qu'elle deviendrait. Sa cousine Odile, avec qui elle avait grandi, se souvenait d'une Bertha qui dansait sur les tables lors des fêtes de famille, qui inventait des blagues qui faisaient rire toute une cour. « Tu étais notre soleil, Bertha, lui dirait Odile bien des années plus tard, un soir où elles s'étaient enfin retrouvées autour d'un thé. Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »


« La vie, Odile. La vie m'est arrivée. »


Le mariage avec Armand avait commencé comme une promesse. Un médecin, jeune, ambitieux, qui la regardait comme si elle était la seule femme au monde. Bertha s'était laissée porter par cette promesse, avait cru, sincèrement, qu'elle avait échappé au destin de sa mère.


La première fois qu'elle sut, pour l'infidélité d'Armand, ce fut par un simple regard. Une collègue de l'hôpital, croisée au marché, avait détourné les yeux un peu trop vite. Bertha n'était pas naïve. Elle rentra chez elle ce soir-là et ne dit rien. Elle prépara le repas, coucha les enfants, et resta assise dans le noir du salon pendant des heures après que tout le monde fut endormi.


« Tu sais, Armand », lui dit-elle, des semaines plus tard, un soir où elle n'en pouvait plus de se taire, « je ne suis pas stupide. »


« De quoi tu parles ? » avait-il répondu, la voix trop calme pour être honnête.


« De Sandrine. De toutes les autres avant elle, probablement. »


Il n'avait pas nié. Le silence qui suivit fut pire que n'importe quel aveu. Bertha comprit, à cet instant précis, que ce silence n'était pas de la culpabilité — c'était de l'indifférence à l'idée d'être découvert. Cette nuit-là, quelque chose se brisa définitivement en elle.


Elle partit quelques mois plus tard, laissant Léna, trois ans à peine, avec une nourrice et une grand-mère paternelle qui ne cacha jamais son mépris pour cette « femme incapable de tenir sa maison ». Bertha n'expliqua jamais vraiment ce départ, même à elle-même.


« Comment as-tu pu partir comme ça ? » lui demanda un jour Yves, adolescent, avec la colère froide de ceux qui ont trop longtemps ravalé leurs questions.


« Tu ne comprendrais pas, Yves. »


« Essaie. »


Bertha avait fixé son fils longuement. « J'étais en train de disparaître, dans cette maison. Je devais partir pour ne pas mourir tout à fait. Et pourtant, je suis revenue pour vous. Ça ne compte pas, pour toi ? »


Yves n'avait pas répondu.


C'est avec Léna que l'amertume de Bertha trouvait le plus souvent à se déverser. Un soir, alors que Léna, treize ans à peine, s'observait longuement dans le miroir de la salle de bain, Bertha était entrée sans frapper.


« Qu'est-ce que tu fais ? »


« Rien, maman. Je me regarde. »


« Arrête ça. Tu vas te trouver un défaut de plus à détester. » Bertha s'était approchée, avait pris le visage de sa fille entre ses mains, sans douceur. « Écoute-moi bien. Avec ce visage-là, ce ne sera jamais l'amour qui viendra te chercher en premier. Ce sera l'argent, si tu as de la chance. Ne te fais pas d'illusions. »


Léna n'avait rien répondu. Elle avait éteint la lumière et s'était couchée en silence.


Ce que Bertha ne sut jamais exprimer, c'est que cette phrase n'était pas un jugement sur sa fille — c'était la retranscription exacte d'une phrase que sa propre mère lui avait dite, des décennies plus tôt.


« Pourquoi tu ne lui dis jamais que tu l'aimes ? » lui demanda un jour Odile.


« Parce que personne ne me l'a jamais dit, à moi. Je ne sais pas comment on fait. »


Bertha vieillit seule, après le divorce, dans un appartement dont le silence lui rappelait, avec une ironie cruelle, celui qu'elle avait tant reproché à Armand. Elle ne demanda jamais pardon à Léna, non par orgueil, mais parce que les mots pour le faire n'existaient tout simplement pas dans le vocabulaire qu'on lui avait transmise


5 / 11

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Chapitre 5:Bertha — L'Héritage du Silence
Chapitre 5 / 11 · 4 min de lecture

Bertha avait grandi dans une maison où les émotions n'avaient pas droit de cité. Sa mère, une femme au dos toujours droit, au visage toujours fermé, lui répétait une phrase qui était devenue, sans qu'elle s'en rende compte, le socle de toute son éducation sentimentale : « Les larmes ne nourrissent personne. » Bertha avait appris à sourire quand elle avait envie de crier, à se taire quand elle avait envie de tout casser.


Jeune fille, elle avait pourtant été différente de la femme qu'elle deviendrait. Sa cousine Odile, avec qui elle avait grandi, se souvenait d'une Bertha qui dansait sur les tables lors des fêtes de famille, qui inventait des blagues qui faisaient rire toute une cour. « Tu étais notre soleil, Bertha, lui dirait Odile bien des années plus tard, un soir où elles s'étaient enfin retrouvées autour d'un thé. Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »


« La vie, Odile. La vie m'est arrivée. »


Le mariage avec Armand avait commencé comme une promesse. Un médecin, jeune, ambitieux, qui la regardait comme si elle était la seule femme au monde. Bertha s'était laissée porter par cette promesse, avait cru, sincèrement, qu'elle avait échappé au destin de sa mère.


La première fois qu'elle sut, pour l'infidélité d'Armand, ce fut par un simple regard. Une collègue de l'hôpital, croisée au marché, avait détourné les yeux un peu trop vite. Bertha n'était pas naïve. Elle rentra chez elle ce soir-là et ne dit rien. Elle prépara le repas, coucha les enfants, et resta assise dans le noir du salon pendant des heures après que tout le monde fut endormi.


« Tu sais, Armand », lui dit-elle, des semaines plus tard, un soir où elle n'en pouvait plus de se taire, « je ne suis pas stupide. »


« De quoi tu parles ? » avait-il répondu, la voix trop calme pour être honnête.


« De Sandrine. De toutes les autres avant elle, probablement. »


Il n'avait pas nié. Le silence qui suivit fut pire que n'importe quel aveu. Bertha comprit, à cet instant précis, que ce silence n'était pas de la culpabilité — c'était de l'indifférence à l'idée d'être découvert. Cette nuit-là, quelque chose se brisa définitivement en elle.


Elle partit quelques mois plus tard, laissant Léna, trois ans à peine, avec une nourrice et une grand-mère paternelle qui ne cacha jamais son mépris pour cette « femme incapable de tenir sa maison ». Bertha n'expliqua jamais vraiment ce départ, même à elle-même.


« Comment as-tu pu partir comme ça ? » lui demanda un jour Yves, adolescent, avec la colère froide de ceux qui ont trop longtemps ravalé leurs questions.


« Tu ne comprendrais pas, Yves. »


« Essaie. »


Bertha avait fixé son fils longuement. « J'étais en train de disparaître, dans cette maison. Je devais partir pour ne pas mourir tout à fait. Et pourtant, je suis revenue pour vous. Ça ne compte pas, pour toi ? »


Yves n'avait pas répondu.


C'est avec Léna que l'amertume de Bertha trouvait le plus souvent à se déverser. Un soir, alors que Léna, treize ans à peine, s'observait longuement dans le miroir de la salle de bain, Bertha était entrée sans frapper.


« Qu'est-ce que tu fais ? »


« Rien, maman. Je me regarde. »


« Arrête ça. Tu vas te trouver un défaut de plus à détester. » Bertha s'était approchée, avait pris le visage de sa fille entre ses mains, sans douceur. « Écoute-moi bien. Avec ce visage-là, ce ne sera jamais l'amour qui viendra te chercher en premier. Ce sera l'argent, si tu as de la chance. Ne te fais pas d'illusions. »


Léna n'avait rien répondu. Elle avait éteint la lumière et s'était couchée en silence.


Ce que Bertha ne sut jamais exprimer, c'est que cette phrase n'était pas un jugement sur sa fille — c'était la retranscription exacte d'une phrase que sa propre mère lui avait dite, des décennies plus tôt.


« Pourquoi tu ne lui dis jamais que tu l'aimes ? » lui demanda un jour Odile.


« Parce que personne ne me l'a jamais dit, à moi. Je ne sais pas comment on fait. »


Bertha vieillit seule, après le divorce, dans un appartement dont le silence lui rappelait, avec une ironie cruelle, celui qu'elle avait tant reproché à Armand. Elle ne demanda jamais pardon à Léna, non par orgueil, mais parce que les mots pour le faire n'existaient tout simplement pas dans le vocabulaire qu'on lui avait transmise


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