Armand avait grandi dans un quartier populaire de Douala, fils d'un tailleur et d'une vendeuse de marché, dans une maison où l'on comptait chaque franc. Sa mère lui répétait, chaque soir : « Tu seras plus que nous, Armand. Tu seras docteur, et plus jamais personne ne te regardera de haut. »
Devenir médecin ne fut pas un choix de vocation — ce fut une nécessité de prouver, à sa mère, à son quartier, à lui-même, qu'il valait plus que son point de départ.
« Tu ne t'arrêtes jamais, Armand, lui avait dit un ami d'études, Roger. Tu ne profites de rien. »
« Je n'ai pas le droit de m'arrêter. Ma mère a tout donné pour que j'en arrive là. »
« Et toi, qu'est-ce que tu veux, dans tout ça ? »
Armand n'avait pas su répondre.
Il épousa Bertha avec la conviction sincère d'avoir trouvé la pièce manquante de sa vie. Mais le mariage révéla rapidement une faille : il ne savait pas être présent.
« Tu rentres à quelle heure, ce soir ? » lui demanda Bertha, un soir, alors que Léna n'avait que quatre ans.
« Tard. Il y a une urgence à l'hôpital. »
« Il y a toujours une urgence, Armand. »
Il ne répondit rien. La vérité, qu'il ne s'avoua que des années plus tard, c'est qu'il préférait souvent rester à l'hôpital plutôt que d'affronter une maison où il se sentait insuffisant.
« Je sais pour Sandrine », lui avait dit Bertha, ce soir-là.
Armand se souvenait encore de la sensation exacte de ce moment — non pas la peur d'être découvert, mais un soulagement étrange, comme si le mensonge lui-même était devenu plus lourd à porter que la vérité.
« Je suis désolé », avait-il fini par dire, des mots qui sonnaient creux même à ses propres oreilles.
Avec Léna, il connut de rares instants de grâce. Un dimanche, alors qu'elle avait sept ans, il l'avait installée sur ses genoux et lui avait montré un vieux livre d'anatomie.
« Et ça, papa, c'est quoi ? »
« Le cœur, Léna. Il bat environ cent mille fois par jour, sans jamais se reposer. »
« Comme toi, papa ? Tu ne te reposes jamais non plus. »
Armand avait ri, un rire un peu triste. « Peut-être bien, ma fille. »
Le divorce, quand il arriva, fut presque un soulagement pour lui. Il vécut les années suivantes avec une culpabilité sourde.
« Tu aurais pu être plus présent, papa », lui dit un jour Léna, adulte déjà, sans colère.
« Je sais, Léna. Je ne peux pas réparer le temps perdu. Je peux juste essayer d'être là, maintenant, si tu me le permets. »
Léna ne lui répondit pas immédiatement, mais elle ne partit pas non plus.
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