Will
— Je m'absente un moment Carlos, je ne serai pas long.
— D'accord chef.
J'ai besoin de m'aérer l'esprit, de prendre un peu d'air. Cette histoire comme quoi l'entreprise serait en faillite est entrain de me perturber sérieusement, j'en ai la migraine à force d'y penser. Comment ça l'entreprise est en faillite ? Je ne comprends pas comment c'est possible. L'année dernière il me semble qu'il a bien eu un excellent chiffres d'affaires. Les revenus des ventes étaient considérables et la production active, alors je ne vois vraiment pas comment la situation a pu dégénérer à ce point. On parle de faillite là, pas d'une mauvaise passe. Qu'est ce qu'il s'est passé cette année ?
Si Josh ne m'avait pas appelé je n'aurais été au courant que bien plus tard. C'est vrai qu'avec mon père je ne suis pas souvent d'accord mais je ne souhaite pas que les choses se détériorent. Quand il m'a demandé de travailler avec lui dans l'entreprise familiale j'ai refusé. Ce n'est pas parce que je suis le fils aîné de Ricardo Ander que je suis forcé de le succéder. Josh est là lui, il sera parfait pour ça.
J'ai ma propre boîte que je me suis battu à monter. Je me débrouille seul de mon côté, et d'ailleurs je m'en sors très bien comme ça. Évidemment ça n'a pas été un long fleuve tranquille avant d'en arriver là. Il y en avait qui me mettaient des bâtons dans les roues, des gens qui me répétaient sans cesse que je n'évoluerais jamais sans un coup de pouce de mon père. Au final ils ont eu le bec cloué quand je leur est prouvé le contraire.
A l'époque, toutes ces histoires m'avaient épuisées. Non pas que je ne supporte pas l'oppression ou la difficulté au contraire, le fait est qu’à ce moment j'avais besoin de souffler et de prendre du recul, sinon j'aurais vrillé à cause du trop plein alors, quand j'ai pu je me suis barré.
Dans ma recherche de paix je suis tombé sur ce local qui est devenu ma boutique de guitares, mon échappatoire. J'ai acheté ce petit coin il y a trois ans. Je voulais partager mon amour pour la musique avec les autres, leur proposer un instrument en particulier que je connais plutôt bien, comme la guitare.
Depuis que j'y suis, je me sens plus détendu. Je ne pense plus vraiment au passé et je me concentre sur le présent, discret sur ma personne et vivant une vie tranquille que j’ai choisi. Un fait que je ne pensais pas possible, est que je peux approcher les gens dans la rue sans crainte. Personne ne semble me reconnaître. À vrai dire je ne sais même pas si je me cache ou non.
Ça fait déjà une demi-heure que je marche. Je ne me suis même pas rendu compte que je m'étais autant éloigné, tellement je suis dans mes pensées à chercher aléatoirement des causes. J'ai beau retourner cette affaire dans tous les sens, je ne vois pas.
Bon sang je ne suis pas tranquille, il faut que je me rende sur place.
Je sors mon téléphone de la poche de mon jean et je le manipule. Quelques minutes de marche encore et je me réfugie dans un café. En boire un me calmera peut-être. Le téléphone à la main et les yeux rivés dessus, je pousse la porte et entre mais je sens devant moi une personne donc par un réflexe je relève la tête pour éviter tout encombre, et je reconnais tout de suite la personne.
— Aurora. Quelle bonne surprise.
— Une n-ième fois on se recroise, déclare t-elle. Ça fait plaisir de voir un visage familier.
— Je confirme, admet-je avant de poursuivre. Puisque le destin s'acharne à nous réunir, profitons en. Si tu es d'accord, on pourrait en discuter autour d'un café.
— Pourquoi pas… Mais je suis contrainte de décliner, je suis désolée. J'ai du travail qui m'attend. Avance t-elle l’air navrée.
— C'est vrai, tu t'en allais. Constaté-je en pensant à voix haute. On pourrait le reporter à demain si ça te convient mieux.
— Je termine vers seize heure. Disons seize heure trente, ça t'ira ?
— Seize heure trente, café Zed, c'est noté, je confirme et l'éclat dans son regard regagne en intensité. Je ne te retiens pas plus, tu y allais.
Elle acquiesce avant de répondre :
— À demain.
Maintenant que je le remarque, de son sourire s’émane une innocence qui ne m’a jamais été donné de côtoyer, en plus elle a les iris de couleur marron, comme du bois brute, dans un regard perçant et délicat à la fois.
Je m'assieds à une table et je commande un café noir avec un morceau de sucre. Quelques minutes plus tard je suis servi. Mon téléphone toujours à la main, je reçois un appel de Troy, le bras droit de mon père et nous discutons environ trois minutes.
Il m'a appelé pour me répéter la même chose que Josh à quelques mots près. J'ai cependant une nouvelle information, il semblerait que ça fait deux semaines que ça dure. Deux semaines. Bon sang mais pourquoi je ne suis au courant que maintenant ?
Une fois l'appel terminé, l'idée de contacter mon père m’a traversé mais je me suis rétracté. À la place c'est mon petit frère que j'ai au bout du fil pour lui informer de mon arrivée, en lui spécifiant bien la non nécessité de prévenir notre père, puis je raccroche. Je règle l'addition après avoir terminé mon café d'une traite.
Je rentre au magasin. À la fin de la journée, j'informe Carlos de mon indisponibilité et de mon absence pendant un moment. Je lui laisse des indications, il devra s'occuper tout seul de la boutique. Ce n'est pas la première fois que je pars et le laisse la gérer seul, mais c'est nouveau que j'y aille sans lui donner de date de retour. Je ne m'inquiète pas, j'ai confiance en lui, il va bien s'en occuper.
Il est seize heure quand je rentre à chez moi me préparer pour le voyage. D'ailleurs je n'ai pas encore réservé de billet, ce que je m'empresse de finaliser. Le départ est prévu pour dix huit heure. Je devrais me pointer bien avant donc j'ai moins de deux heures devant moi. Tout ce dont je pourrait avoir besoin se trouve là-bas, donc je n'emporterai que mon ordinateur dans ma bandoulière. Quand j'y pense, une fois sur place j'en profiterai pour faire un tour dans ma boîte. Même si j'ai des nouvelles régulièrement, je n'y suis plus allé depuis le début de l'année.
Cette année a été plutôt mouvementée du côté de ma famille. D’après ce que je sais, Ricardo Ander a ouvert un restaurant, un bien de plus qui s'ajoute à sa liste après l'hôtel qu'il a faite construire et le cabinet d'avocats auquel il s'est associé il y a quelques années. J'espère que tout se passe bien de ces côtés là au moins.
Je sors de cette pensée et entre dans une autre. Demain j'ai un rendez-vous, avec Aurora et je ne sais pas comment je ferai. Je ne peux pas l'annuler, ce serait mal vu de ma part, d'autant plus que c'est moi qui le lui ai proposé. Je suppose que le moment venu je trouverai une solution, je vais me démerder et trouver un moyen de régler ça. Je pars peut-être tout à l'heure mais ça n'empêche pas notre tête à tête, si ?
Quand j'y pense un fait attire mon attention. C'est impressionnant le nombre de fois où nous nous sommes croisés dans cette ville pourtant immense. Comme dirait ma mère, c'est sans doute le destin. Ou de simples coïncidences comme moi je le crois.
***
L'heure s'est écoulée assez vite. J'ai juste eu le temps de me poser devant mon portable et de checker certains points dans mon travail. Tout m'a semblé en ordre. Quelques entretiens avec des clients, des projets d'aménagement, rien qui ne nécessite vraiment ma présence.
Je me lève du fauteuil sur lequel j'étais confortablement affalé et range mon ordinateur dans mon sac.
De longues minutes plus tard je suis à la gare et c'est parti pour deux heures et demi de trajet. Je suis arrivé dix minutes en avance comme d'habitude et ce temps est passé aussi rapidement qu'une note de piano, mais je suis toujours assis sur un siège, une bouteille d'eau à la main acheté à la supérette du coin.
Quand je pense qu'ils vont enfin annoncer notre départ, voilà qu'ils nous informent qu'il est retardé de quelques minutes. Ces quelques minutes se sont ensuite transformées en longues minutes et l'agacement des passagers a commencé à se faire remarquer.
Finalement après une bouchée de patience et un arrière goût d'exaspération, il nous est assigné un autre train suite aux problèmes techniques du précédent, celui pour lequel nous attendions tous.
Qu'avez-vous pensé de ce chapitre ?
Partagez votre avis, vos émotions ou vos théories avec l'auteur(e) et la communauté.