Le départ est enfin annoncé. Je ne tarde pas à rejoindre le train et occuper un siège le temps d'un voyage.
Trois heures de trajet plus tard je suis dans un taxi en direction du manoir. J'étais censé arriver plus tôt, à cause du retard, l'itinéraire initial ne tient plus mais ce n'est pas grave, j'y suis et c'est tout ce qui compte finalement.
Nous roulons et, la ville est toujours aussi vivante, je dirais presque qu'elle m'a manqué. Je trouve ça tout de même ironique que ça soit un incident malheureux qui me fasse revenir, alors que c'en est un qui m'ait fait partir.
Je regarde à travers la vitre et des souvenirs me reviennent. J'aime cette ville autant que je ne la supporte plus mais ce n'est pas le moment de me monter la tête.
Je reviens à la réalité et me rends compte que nous nous sommes arrêtés. J'avais oublié que la circulation ici pouvait parfois se bloquer. Je sors mon téléphone et envoie un message à Josh, lui annonçant que je vais arriver plus tard que prévu. Puisque personne n'est au courant de ma venue, ça sera une surprise qu'ils me voient débarquer comme ça. Ou non. Je devrais arrêter de me faire des idées. Connaissant mon frère il a sûrement dû prévenir au moins notre mère, et je sais qu'elle a tout préparé pour m'accueillir, même si je lui répète tout le temps que ce n'est pas nécessaire.
Irina Costa Ander, avocate spécialisée en droit des affaires et en droit de la famille également, est ma mère. Réputée pour sa tolérance zéro envers la violence, surtout celle envers les femmes, et sa rigueur dans son travail, elle est une femme tenace qui n'abandonne jamais à moins d'avoir gagné. Ce qui fait d'elle l'un des avocats les plus redoutés dans le milieu.
Elle nous a toujours inculqué à mon frère et à moi des valeurs que je continue de prôner. Elle a tenu à avoir des enfants respectueux, des hommes biens, des gens dignes. Je pense ne pas me tromper en affirmant qu'elle nous a bien éduqué.
Ma mère est une cinquantaine qui fait plus jeune c'est vrai, et ça les gens le lui font remarquer, on dirait que le temps n'a aucun effet sur elle. Physiquement elle a des cheveux bruns coupés dans un carré qui mettent en valeur son jolie visage, et des yeux verts émeraudes qui d'ailleurs sont les seuls traits physiques que nous ayons en commun avec la teinte de cheveux.
Je lui ressemble davantage mais niveau caractère, je pense que c'est plus celui de mon père. Mon frère lui, il est un peu plus comme elle malgré ses quelques caractéristiques physiques que l'on retrouve chez notre géniteur, comme les yeux noisettes ou encore la pilosité.
J'ai les yeux sur mon téléphone lorsque je sens que nous roulons déjà normalement. La circulation est de nouveau fluide. Ça fait un problème en moins.
Des minutes plus tard qui m'ont semblé une éternité, j'arrive à destination. Le chauffeur se gare à quelques mètres du manoir et je lui tend un billet avant de descendre. Quand je suis devant, le portail automatique s'ouvre et je me fofille pour entrer.
Je marche en direction de la porte centrale en longeant l'interminable allée en pavés, ainsi que le jardin frontal avec ses milliers de fleurs et de plantes. Les lampadaires disposés de part et d'autre éclairent le chemin, permettant de voir chacun de mes pas. Lorsque je me rapproche de la porte, je vois Josh sortir et venir vers moi. Je lui ai texté quand je suis descendu du taxi pour qu'il m'ouvre.
On se checke, suivie d'une accolade fraternelle à laquelle j'y ajoute une tape dans le dos pendant qu'il me souhaite la bienvenue. Nous nous redressons et il m'adresse un sourire que je lui rend.
— Bon voyage ?
— J'ai connu mieux.
— L'essentiel c'est que tu sois là. Allez viens, déclare t-il en passant devant moi et je le suis.
— Il est là ? Je demande sans grande conviction faisant allusion à notre père.
— Non, mais il ne devrait pas tarder.
Avec Josh, on a pas besoin de beaucoup parler pour se comprendre. Quelques mots suffisent pour meubler la conversation, le reste on le devine assez facilement. Je suppose que c'est dû à notre lien fraternel, ou alors c'est juste parce que l'on passait quasiment tout notre temps ensemble. La deuxième option est plus factuelle, c'est vrai qu'on trainait beaucoup ce gamin et moi, maintenant c'est un jeune homme qui se débrouille tout seul et qui vole de ses propres ailes.
On ne se parle plus autant qu'avant, mais je sais que je n'ai pas besoin de lui dire que je suis fier de lui parce que je sais qu'il est au courant.
Après ce bref échange entre lui et moi, je grimpe les quelques marches avant de franchir la porte. Une fois à l'intérieur, mes yeux survolent vite fait chaque recoin. Tout est aussi identique que dans mes souvenirs à quelques détails près. La décoration est un peu différente certes, par contre la disposition des meubles est plus ou moins pareille. Il y a même cette légère odeur de vanille flottant dans l'air qui nous accueille et nous titille les narines lorsqu'on franchi le seuil de la porte. Ça n'a pas changé, c'est dingue.
Je me surprend à être aussi fasciné alors que ça ne fait que quelques mois seulement que je ne suis pas revenu. C'est pas comme si ça faisait dix ans, faut pas non plus exagérer, mais c'est vrai que j'avais l'habitude de venir beaucoup plus souvent que ça.
À peine je fais quelques pas de plus que je vois ma mère arriver, toujours avec sa démarche assurée du haut de ses talons. Au fait, il est tard et elle porte encore des talons ? Sincèrement je ne comprendrai jamais les femmes sur ce point là.
De mon côté une petite observation s'impose, je prends connaissance de tout ce qui tombe sous mes yeux dans cette maison. Je vois alors ma mère venir vers moi, suivie de ma chère et tendre Johana, notre gouvernante qui affiche un grand sourire, et derrière elle j'aperçois une silhouette que je reconnais, celle d'Eléonore.
Je croyais me tromper mais non c'est bien elle. Qu'est-ce qu'elle fait là ?
— Will mon cheri, que je suis ravie de te voir. Viens par là que je t'embrasse, lance ma mère un sourire contagieux qui laisse apparaître sa parfaite dentition.
— Comment tu vas maman ? Comment va la femme la plus incroyable du monde ? Lui dis-je en allant vers elle avant de la prendre dans mes bras et de lui déposer un baiser sur le front.
— Je vais bien, maintenant que mes deux fils sont auprès de moi, elle affirme l'air satisfaite. Tu m'as manqué Will tu sais ? Ne mets plus autant de temps avant de revenir s'il te plaît, okay ?
— D'accord, c'est noté maman, acquiescé-je simplement en lui déposant de nouveau un baiser sur le front.
Je me détourne une seconde d'elle et je porte mon attention sur Johana maintenant.
— Johana, prononcé-je dans un soupir de satisfaction, content de la revoir.
— Mon grand, commence t-elle, Comment tu vas ?
Je lui ouvre mes bras et l'incite à m'enlacer.
— Je vais bien, et je vois que toi aussi ça me ravit.
— Eh bien écoutes, on fait ce qu'on peut pour rester en vie, reprend t-elle dans un sourire mélancolique, un bras dans mon dos autour de moi et l'autre à son cœur.
Sa réponse me fait tiquer et je la conteste tout de suite :
— Ne dis pas ça voyons. Regardes comme tu es toute jeune et jolie. Hein Josh ?
— Évidemment ! Lance t-il pour m'accompagner. Maman et toi êtes sans aucun doute les femmes les plus belles du monde, Conclus Josh.
— Et jeunes.
— Et jeunes ! Reprend mon frère juste après moi.
J'ai parlé avec enthousiasme tout en gardant un peu de sérieux pour rendre crédible mes propos. Et lorsque Josh est sur le point d'en rajouter, notre mère l'interrompt dans un discours à son image : touchant avec presqu'une larme au coin des yeux mais rappel à l'ordre.
— Arrêtez les enfants, ce n'est pas correct de mentir, surtout à ses aînés et vous le savez. Je vous ai éduqué mieux que ça quand même.
— Tu as raison maman, affirmé-je en l'enlaçant de mon autre bras sans pour autant m'éloigner de Johana. Mentir est incorrect mais là nous ne disons que la vérité. C'est ce que Josh et moi pensons de vous et personne ne nous fera changer d'avis, pas vrai frangin ? Révélé-je, et juste après ça part dans un câlin collectif. Josh nous rejoint.
Au loin j'entends les bruits que fait Eléonore quand elle s'éclairci la gorge, nous rappelant sa présence. Je l'avais presque oublié.
— Will... m'interpelle t-elle d'une voix timide que je méconnais. Je sens que je ne vais pas aimer la suite.
Que ce soit clair, j'ai énormément de respect pour les femmes. Je soigne toujours mon attitude envers elles, je les admire et les aime bien que je ne les comprenne pas souvent, mais Éléonore ne fait pas partie du lot. Non pas que je ne la respecte pas ça n'a rien à voir, je ne l'aime tout simplement plus. Elle m'a fait énormément de mal et je ne veux ni la voir ni lui parler. Je ne sais même pas comment elle a pu venir jusqu'ici, sachant ça. Elle sait parfaitement bien que je ne veux plus rien à voir à faire avec elle. Si je m'en rappelle, mes mots étaient limpides la dernière fois.
— On peut se parler en privé s'il te plaît ?
Je lui réponds d'un simple hochement de tête, avant de quitter ma famille.
Arrivé à son niveau je lui cède le passage, lui faisant signe de passer devant. Nous nous dirigeons vers ma chambre dans un silence total. Lorsqu'on arrive j'entre en premier, suivi de près par elle qui referme directement la porte. J'avance et m'arrête face à la baie vitrée qui laisse entrer dans la pièce la lumière de la lune, mais l'ambiance est brusquement cassée lorsque les luminaires de la chambre s'allument.
Même ça elle réussit à anéantir.
Je ne sais pas où Eléonore se trouve exactement mais ce que je sais en revanche, c'est qu'elle ne bronche pas un mot. J'aimerais bien qu'elle me dise ce qu'elle a à me dire et qu'elle s'en aille une bonne fois pour toute.
Les bras croisés et toujours dos à elle, je l'entends approcher, puis l'instant d'après je sens sa main se poser délicatement sur mon bras.
— Will...
— Pourquoi tu es là ? Craché-je sans lui laisser le temps de finir, sentant les mauvais souvenirs me revenir.
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