La vie de bergerie
Le berger
Connaît le secret
Des points d’eau,
Des pâturages.
Il connaît les plaines vertes
Et les coins les plus frais.
Il est guide, il est maître,
Mais il ne nous ressemble pas.
Sa main soigne,
Mais elle égorge aussi le veau gras.
Son bâton frappe, mais guide.
Ses lames tondent et tannent.
Ses chiens nous grondent, mais nous gardent.
Son enclos nous rassemble, nous rassure,
Mais entrave les curieux.
Quand on broute sur la montagne,
Je ne peux m’empêcher de voir
Que la ville ressemble a notre enclot
Balade chez nous
Au soir du jour, quand le soleil jaune et chaud tiédit enfin en un couchant d’un rouge presque
rose, mes pas foulent le bitume sans cap, sans destination, errant dans les hauteurs de la ville,
ces collines dont le trésor est la vue qu’elles proposent.
Les oiseaux rentrent et le vent de l’harmattan se lève, tamisant les couleurs du soir,
dissimulant les sept collines de ma ville dans une brume de poussière.
Je suis là, en ces sommets, errant peut-être, mais savourant chaque minute le délice de ce
paysage.
Et je me souviens alors de mes aïeux qui ont coulé leur sang.
Traqués par le colon, ils ont résisté, munis de courage et d’espérance en ceux qui viendront
après, pour endosser le poids de leur histoire et se souvenir de leur quête : celle d’une liberté
réelle et souveraine, seule et unique quête du nègre.
Ils se sont battus pour moi sans me connaître, pour que je me souvienne.
Mais me souvenir suffira-t-il à accomplir la quête du nègre ?
Je ne sais pas.
Mais ce que je vois, c’est qu’ils m’ont laissé une terre et un nom, un chez-moi et un nom qui a
fait écho jusqu’à moi.
Et alors que le ciel s’éteint et que la ville s’allume, je flâne dans les hauteurs de la ville et dans
la grandeur de mon histoire.
Et je me dis… quelle balade chez nous !
Le carcan des rois
Dans son pas réside le soupçon.
Dans le silence baigné de vide, il se couronne.
Seul, au secret de l’intime,
Régent d’un royaume stérile.
Prisonnier de son sang,
Exilé du monde,
Son trône à la main, sa cape rouge en héritage,
Il mime la course lente du vent,
Errant entre folie et lucidité.
Son royaume, vaste comme sa paume,
Renié des mondanités,
Refoulé de la terre comme du ciel.
Souverain soumis au carcan des solitaires,
Le roi vêtu d’or, nourri au grand livre,
S’est fait prisonnier de sa hauteur.
Le cornélien
Vêtu de soi, parfumé d’encens,
Lisse, poli au grain le plus fin, resplendissant comme « Roi-Soleil »,
La voie s’ouvre à mon pas lourd de silence,
Et je glisse dans la noblesse, comme une lame fend l’eau des mers.
Fluide, apaisé et contenu,
Mon regard se suffit à lui-même.
Ma voix, par son ton, méprise les élus,
Car
Ma gauche dispose et ma droite impose ;
Baiser ma main suffit à te faire roi ou pauvre.
Je suis l’élégance qui ne foule pas la terre,
Je suis le lac sans ride, un ciel sans colère,
Je suis le sommet du raffinement, la prestance même,
Je suis… le rêve !
Mais serai-je seulement réel,
Quand tout ce que je suis est le reste de moi ?
Le fils profane
Au centre de la forêt chaude,
Le cœur de la nature bat la vie
Et la chante à l’ouïe du sensible.
Au pied des grands arbres,
La sagesse se laisse dire :
Le fruit né des hauteurs s’écrase toujours au sol.
Le fils est là !
Les bois s’ouvrent et parlent
La langue muette.
La faune (griotte) regarde l’étranger tu.
La flore (garante) écoute et murmure au vent de l’intrus.
Sourd au bruissement des géants,
Il oublie son nom.
Aveugle aux animaux qui l’épient,
Il néglige son histoire.
Mais la terre reconnaît toujours son fils.
À ses pas, elle tremble d’allégresse.
Et pourtant, le fils profane, ignorant,
S’enfuit loin de sa mère.