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La sève

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L'arbre créole
Chapitre 4 sur 7 20/03/2026

La sève

L'initiation et le port du masque Les aînés regardent et apprécient en silence, et ça y est : le fruit est mûr. L'enfant est prêt. Au son des tambours, la poussière s'élève, les ancêtres dansent. Au son du djembe, la forêt se tait et écoute sa mélodie. Au rythme des balafon, le cœur d'un son nouveau bat, et l'esprit s'élève. Ce n'est pas une naissance, ce n'est pas un mariage, mais la célébration d'une traversée, une naissance aux autres, le don d'un rôle. Par le renoncement, s'affranchir de son visage pour endosser un autre, passer du « je » au « nous », par l'initiation. Les hommes initient les jeunes garçons par : Les femmes initient les jeunes filles par : la parabole, le rite et le chant. Tous deux cèdent l'enfant à l'adulte, tous deux quittent le « je » pour le « nous ». À travers des masques sacrés : Mukanda au centre, Kankurang à l'ouest, Makishi à l'est, Ouwaluko au sud, pour communier au nouveau monde. M’insôlé Ici, le chemin plonge et la terre s’incline, Sous le couvert des lianes, là où le ciel s’achève. M’insôlé. Le ventre frais du village, Où l’on vient boire la paix ou noyer ses rêves. C’est le cercle des enfants, le baptême des cris, Où les corps s’éclaboussent dans une joie impolie. C’est le coin des aînés, le temps des compromis, Où les mots se murmurent entre les bruits. Chantant le jour, Dansant le rythme de l’eau. M’insôlé. Les amours qui naissent au bord de la vase, Les poings qui se ferment pour laver l’affront, La morsure du froid, le choc de l’extase, Et le nom de ceux qui, un jour, ne remonteront. En silence, la nuit, Calme, pleine de grâce dans le noir. M’insôlé. Mère douce aux bras de fer, Mon seul souvenir clair, Tu gardes au fond de ton lit de pierre Le sel de nos larmes et l’or de nos colères. On revient à toi pour redevenir fils, Dans le miroir de l’eau, avant que le temps ne glisse. La tête du machoiron Oh amour, Aime-moi seul, fais-le pour moi. Mais tu ne m’aimes pas, Donc je ferai un mets pour toi, Pour que tu sois mien : Tu mangeras mon charme. Au poivre de Penja, Le machoiron du matin, Dans une feuille, mon épice : messepè. Du sel à point, du piment jaune et rouge, Pour que tu ne voies que moi Et les autres, flous. Et dans la tête du machoiron, Le charme du marabout. Oh amour, Aime-moi seul, fais-le pour moi. Mange, Et mange tout jusqu’à la tête. Donc je te sers comme il a dit : Seul en cuisine, je sors ton mets, Sans regarder la marmite, Sans y toucher le fond. Alors mange tout jusqu’à la tête, Rassasie-toi de mon amour. Et demain, je te verrai à moi seul, Comme mon ombre au jour. Oh amour, Mon amour, tu n’as pas touché la tête. Tu m’as menti, amour. Il a dit que si je voyais de mes yeux la tête du poisson, Le soleil s’éteindrait. Tout est maintenant sombre. Je ne vois plus ! Amour, Mon amour, C’est ici que tu me tues. L’histoire et le feu Histoire ! Histoire ! Raconte ! Il s’agit là de la formule avant chaque histoire, Le soir, autour d’un feu de bois. Et aussitôt installé, sa voix lourde d’âge aux mots sages racontait. Le folklore de chez nous, sous toutes ses faces , dans la langue de nos pères, Et parfois celle des Français. Il contait Koulou la tortue, Zè la panthère, Et souvent les gens d’avant, Mais rarement son passé, et jamais la vie de ses parents. Rassemblés par l’histoire, Absorbés par son fil, Le bois crépite en musique, inondant le silence de la nuit , Et à chaque rebondissement du fil, les flammes valsent avec nous, Jusqu’à mourir vers la fin, laissant après le conte des braises chaudes Et des cendres tièdes, Vestiges d’une histoire crépitante. Totem Sur ma peau, Le monde, ma vie et les autres, Scarifiés en motifs, Tatoués en symboles. En ma chevelure, La force de Samson, La coiffe de mon rang, La coupe de ma lignée, mon sang. À mes pieds, les cori sacrés, À mes bras, l’or de mes rois, L’ivoire taillé en totems. Et dans les lignes de mes mains, L’animal qui : Dit ma peau mieux que je la ressens, Sait ma force mieux que les nerfs de mes cheveux. Mon totem, Mon visage en forêt, le moule de mon être, Le moi avant de naître. Sôngo On joue tes graines, sept par sept cases, Dans les quatorze de l’arène. Sept sont miennes. On joue à rebours dans son camp, Et suivant l’horloge chez l’autre. Ici, les règles parlent : On ne mange pas seul. Si le camp adverse est stérile, Comble-le de ton jeu. On ne s’accapare pas. Sôngo le dit : « Tu ne faucheras point le tout de ton adversaire. » On ne mange pas ce qu’on ne laboure pas. Si la première à gauche n’est pas de ta chaîne, tu la laisses. Mais on ne prend à gauche Que si l’on y compte moins de cinq. Les codes établis, Le plateau devient arène. On joute et on sème même hors de ses terres, Puis songe avant de compter. Alors les graines de djansang claquent au rythme des maîtres, Et les ignorants, stupéfaits, affluent Pour suivre un combat invisible. Les fronts suent, Les intrigues, habilement injurieuses, piquent l’ego du fier. Au-delà du bois, les esprits s’affrontent. Sôngo ne dit jamais : « Tue le vis-à-vis. » Il dit : « Joute avec grâce et largesse, Réfléchis et ruse avec intelligence, Pour mériter ses quarante graines. » Mémoire sculptée dans le noir de ses cases, Et le silence des anciens. Après la partie, Le perdant ne s’incline pas devant les graines, Mais devant le chemin que l’autre a su tracer. Celui qui a trop faim finit toujours par perdre, Car le Sôngo punit celui qui veut tout posséder. Au soir de la partie, Quand le bois se referme, Il ne reste que l’honneur d’avoir su jouter. Essani (le chant funèbre) Za ali ohh ! (Qui est-ce ?) Za a lig ya ohhhh (Qui est resté ?) Za li ohhh za alig (Qui est resté ?) Le village pleure, Et le balafon entame le chant funèbre. Les âmes dansent, bleues, meurtries par la perte. Les cris du deuil déchirent le ciel, Mais ils ne reviennent jamais, Ces gens aux yeux couverts, Car il n’y a pas de retour Pour ceux qui ont vu leurs ténèbres. On creuse la terre, demeure éternelle. L’héritier, Vêtu de feuilles de bananier sèches, Devra se faire engrais Pour le reste de son père.
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