À dix-huit ans, Erica décrocha son baccalauréat avec la mention Très Bien, se classant parmi les meilleures élèves de sa région. La nouvelle tomba un matin de juillet, apportant une brève lueur de fierté sur le visage usé de sa mère. Mais pour Erica, ce n'était qu'une étape franchie, un pion de plus déplacé sur un échiquier où l'enjeu était sa liberté ultime.
Elle prit une décision radicale : quitter la maison familiale pour s'installer dans une cité universitaire à l'autre bout de la ville. Même si l'appartement était exigu et les moyens financiers réduits au strict minimum grâce à une bourse d'études durement gagnée, cette distance physique lui offrait enfin un répit face aux tensions étouffantes du foyer parental.
L'université fut pour Erica un nouveau champ de bataille. Là où d'autres étudiants découvraient la liberté des soirées, les premiers logements partagés et les amourettes de jeunesse, Erica s'enferma dans une routine militaire. Ses journées se découpaient avec une précision d'horloger : cours, bibliothèque, révisions, sommeil.
Elle choisit la filière de la haute finance et du droit des affaires — deux domaines où l'argent et le pouvoir se négocient avec une froideur clinique.
Un soir d'hiver, alors qu'elle révisait tard dans un coin isolé de la bibliothèque universitaire, un étudiant de son groupe de projet s'approcha. Il s'appelait Julien. C'était un jeune homme attentionné, apprécié de tous pour sa gentillesse.
— « Erica, on va tous prendre un café pour faire une pause... Tu veux venir avec nous ? Tu travailles trop, tu vas finir par te rendre malade. »
Erica ne leva même pas les yeux de ses fiches annotées.
— « Le travail ne rend pas malade, Julien. C'est l'incompétence et la dépendance qui détruisent les gens. Allez prendre votre café, je n'ai pas de temps à perdre. »
Julien la fixa un instant, entre compassion et déception, avant de s'éloigner en silence.
Seule à sa table, Erica resserra son manteau sur ses épaules. Elle sentait parfois un creux au fond de sa poitrine, une pointe de solitude glaciale quand elle voyait les rires complices des autres étudiants. Mais elle étouffait aussitôt ce sentiment. L'empathie et la tendresse étaient des vulnérabilités qu'elle ne pouvait pas se permettre.
Elle regarda par la fenêtre les lumières de la ville. À vingt et un ans, le diplôme de Master serait à elle. Et avec lui, le premier contrat dans un grand cabinet d'affaires. La prophétie de sa mère touchait à sa fin : elle allait devenir invulnérable.
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