Les années qui suivirent la nuit de ses neuf ans ne firent que renforcer le dogme qu'Erica avait gravé dans sa mémoire.
La maison ne s'était pas transformée miraculeusement. Son père continue de régner par la peur financière, distribuant au compte-gouttes de quoi nourrir la famille, tout en exigeant une soumission absolue. Sa mère, Hélène, semblait s'éteindre un peu plus chaque jour. Elle ne pleurait plus à chaudes larmes devant Erica, mais son silence s'était fait plus lourd, plus amer.
Pour Erica, âgée maintenant de douze ans, chaque repas de famille était une leçon d'observation glaciale. Elle voyait comment un simple regard de son père pouvait faire trembler les mains de sa mère lorsqu'elle servait la soupe. Elle comprenait avec une clarté effrayante la mécanique de cette prison : sans argent, pas de voix ; sans autonomie, pas de fuite possible.
Mais la contagion de cette peur ne s'arrêtait pas aux portes de sa maison.
À l'école, Erica observait ses camarades et leurs familles. Dans le quartier, les histoires se répétaient avec une régularité tragique. Elle entendait les conversations à demi-mots des voisines sur le pas de la porte : une femme abandonnée du jour au lendemain avec trois enfants sans un sou en poche, une autre contrainte de subir les humiliations quotidiennes d'un mari violent parce qu'elle n'avait nulle part où aller.
Partout où Erica posait les yeux, le visage de la souffrance féminine avait le même dénominateur commun : l'emprise d'un homme et l'absence d'indépendance financière.
Alors que les autres filles de son âge commençaient à échanger des petits mots doux et à rêver à leurs premiers béguins sous le préau du collège, Erica ressentait une profonde aversion dès qu'un garçon tentait de s'approcher d'elle. Pour elle, un sourire masculin n'était pas une invitation à la romance, mais le début d'un piège. Un regard insistant de la part d'un camarade déclenchait immédiatement chez elle un réflexe de défense, une envie viscérale de reculer et de dresser un mur.
Elle s'était fait une promesse silencieuse : elle ne laisserait aucun homme entrer dans sa vie. Sa seule priorité, son unique planche de salut, ce seraient ses cahiers et ses livres.
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