Léna, à vingt-trois ans, porte en elle toutes ces histoires sans qu'aucune ne la définisse entièrement.
« Tu es douée avec les patients, Léna, lui avait dit une infirmière plus expérimentée. Tu as ce truc, cette écoute, qui ne s'enseigne pas vraiment. »
« Peut-être que j'ai simplement beaucoup pratiqué l'écoute des autres, en oubliant longtemps de m'écouter moi-même. »
Le soir où Carine l'appela pour lui parler du professeur, quelque chose en elle vacilla, brièvement.
« Léna, j'ai croisé quelqu'un qui connaît ton ancien prof de philo. Il paraît qu'il avait des sentiments pour toi, à l'époque. »
« Et alors ? »
« Tu devrais le contacter, tourner la page pour de vrai. »
« Pour quoi faire, Carine ? »
« Pour toi ! »
Léna resta silencieuse un instant, sentant la tentation ancienne de courir vers cette validation tant espérée. Puis, avec une clarté nouvelle : « Je crois que je l'ai déjà tournée, cette page. Je n'ai plus besoin de sa réponse pour savoir ce que je vaux. »
Elle raccrocha et resta un moment silencieuse, seule dans sa chambre. Mais ce silence-là n'avait plus rien à voir avec celui d'autrefois. Elle repensa à Bertha et à ses mots hérités d'une blessure plus ancienne. À Armand et ses absences, fruits d'une fuite jamais nommée. À Yves, dont la fidélité silencieuse avait été la preuve la plus constante d'amour de toute son enfance. À Arnold et Damas, dont les espoirs déçus n'avaient jamais été de leur faute. Au professeur, dont le silence avait pris, pendant des années, des proportions qu'il n'avait jamais voulu leur donner.
Aucun d'eux ne détenait la clé de sa propre valeur. Elle l'avait, cette clé, depuis le début, enfouie sous des années d'armure. Et pierre après pierre, elle apprenait désormais à la déposer, doucement, quand elle n'en avait plus besoin.
Qu'avez-vous pensé de ce chapitre ?
Partagez votre avis, vos émotions ou vos théories avec l'auteur(e) et la communauté.
Soyez le premier à commenter ce chapitre !