Il enseignait la philosophie depuis une quinzaine d'années lorsque Léna arriva dans sa classe de Terminale. Ses copies révélaient une capacité d'analyse peu commune pour son âge.
« Vous avez une lecture très fine pour votre âge, lui avait-il dit un jour. Continuez comme ça, vous irez loin. »
« Merci, monsieur. J'essaie de bien comprendre, pas juste de retenir. »
Ces échanges, purement pédagogiques de son point de vue, devinrent plus fréquents. Mais peu à peu, il remarqua des signes qui l' alertèrent : Léna restait systématiquement après les cours, même sans question précise ; elle semblait chercher, dans chaque compliment, une validation qui allait bien au-delà de la fierté scolaire.
Il en parla, sans donner de noms, à une collègue. « J'ai une élève brillante qui semble chercher beaucoup plus qu'un encadrement pédagogique. »
« Tu dois mettre une distance claire, Bernard. Tu es en position d'autorité face à une mineure, et c'est à toi de poser le cadre. »
Il choisit d'instaurer, progressivement, une distance plus nette. « Léna, vous devriez aussi profiter de vos amis, de votre âge. Le lycée, ce n'est pas que les cours. »
Il vit, dans le regard de son élève, quelque chose se refermer instantanément. Il renonça à clarifier davantage, craignant de nommer un malaise qu'il jugeait plus délicat à mettre en mots qu'à laisser sous-entendu.
« J'aurais dû lui expliquer clairement, confia-t-il un soir à sa collègue, des années après. Le silence, parfois, blesse plus que les mots. »
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