Grandir à Douala, c’est grandir dans le tumulte d’une ville qui ne dort jamais, sous une chaleur lourde qui pèse sur les épaules. Mais pour moi, la véritable tempête ne venait pas de la rue. Elle faisait rage à l'intérieur de notre concession, confinée entre les quatre murs du foyer.
J’avais pour moi une intelligence vive, une acuité intellectuelle qui me permettait de sauter des classes et de survoler les matières scolaires. Très vite, je me suis retrouvée à étudier sur les mêmes bancs que mon frère aîné. C’était ma fierté, mon armure. Mais dans l’économie de notre maison, cette brillance ne valait rien. Elle était invisible aux yeux de celle dont je cherchais désespérément le regard : ma mère.
Le dictionnaire dit qu’une mère est un repère, un abri. Pour moi, elle fut le premier juge, le plus implacable. Ses mots n’étaient pas de simples réprimandes, c’étaient des sentences. « Tu es laide. Tu es inutile. Personne ne pourra jamais t’aimer pour ce que tu es. Seul l’argent peut t'aimer. » Ces phrases, répétées comme une litanie destructive, ont fini par s'infiltrer sous ma peau. À l’âge où l’on construit son identité, ma mère dessinait mon portrait avec de l’encre de haine et de dévaluation. Elle me conditionnait à croire que ma valeur humaine était nulle, que je n'existais que par le prisme de ce que je pouvais rapporter ou de ce que je pouvais servir.
Alors, j’ai appris à me cacher derrière un masque de froideur, une misanthropie de protection. Si je n'avais aucune valeur, alors personne ne devait m'approcher d'assez près pour s'en apercevoir.
Pourtant, l'adolescence amène avec elle ses premiers bouleversements. C’est à cette période que les premiers regards de garçons se sont posés sur moi. Il y a eu Arnold, puis plus tard Damas. Des garçons qui s’approchaient avec la naïveté et la curiosité des premiers émois. Pour n’importe quelle jeune fille, cela aurait été un baume, une preuve de sa propre beauté. Pour moi, ce fut une menace.
Chaque fois qu’un sentiment amoureux tentait de germer en moi, ma machine interne s’emballait pour le détruire. C'était un mécanisme de défense absolu : je siphonnais mes propres émotions. Dès que je ressentais un frémissement, une étincelle de tendresse, je la disséquais avec cynisme dans mon esprit, me répétant les phrases de ma mère pour me convaincre que tout cela n'était qu'un piège ou une illusion. « Comment pourraient-ils t'aimer alors que tu es inutile ? »
Face à eux, je prenais la fuite. Je coupais les ponts, je devenais distante, froide, inaccessible. Je préférais rompre le lien avant qu'ils ne découvrent la supercherie, avant qu'ils ne confirment ce que ma mère me répétait chaque jour. La fuite n'était pas de la lâcheté, c'était une stratégie de survie. En refusant l'amour, je refusais le risque d'être piégée et brisée une seconde fois.
Je me suis ainsi enfermée dans une solitude volontaire, une forteresse où l'intelligence était ma seule boussole et où les sentiments étaient de dangereux intrus. Je marchais dans les rues de Douala, entourée de monde, mais profondément seule, hantée par l'idée que mon existence même était un fardeau et que le moindre attachement me conduirait à
ma perte.
Qu'avez-vous pensé de ce chapitre ?
Partagez votre avis, vos émotions ou vos théories avec l'auteur(e) et la communauté.
Soyez le premier à commenter ce chapitre !