À trois ans, on ne possède pas encore le vocabulaire de la souffrance. On ne sait pas ce que signifient des mots comme « abandon », « infidélité » ou « toxicité ». À cet âge-là, on ne comprend pas le monde avec son intellect, on l'absorbe avec son corps. Et ce que mon corps a compris, très tôt, c'est que l'espace qui m'entourait n'était pas sûr.
Le premier grand silence de ma vie fut celui laissé par ma mère. Un départ temporaire, peut-être, mais pour l'enfant que j'étais, le temps ne se mesure pas : une absence est une éternité. La maison est soudain devenue immense, résonnant d'un vide que la présence de mon père ne parvenait pas à combler. Médecin , il était un homme happé par l'extérieur, jonglant entre ses obligations professionnelles et les ombres de ses infidélités. Il était là, matériellement, mais son attention, elle, fuyait loin de la maison.
Je me suis retrouvée piégée dans une atmosphère lourde, livrée aux regards et aux murmures d'une belle-famille dont l'hostilité tapissait les murs. C'est un sentiment étrange de grandir dans une maison où l'on se sent tolérée plutôt qu'aimée. Les enfants sont des éponges : je sentais le rejet, la froideur, les non-dits. Face à ce monde extérieur menaçant, hostile et imprévisible, j'ai fait ce que n'importe quel être humain fait pour survivre : j'ai créé un refuge.
Puisque les adultes autour de moi ne m'offraient pas de mots réconfortants, j'ai décidé de les inventer.
C'est ainsi qu'est né le soliloque. Ce n'était pas de la folie, c'était un instinct de survie. Dans les recoins de ma chambre, à l'abri des regards moqueurs de la famille, j'ai commencé à murmurer. J'ai donné vie à des amis imaginaires, des présences invisibles mais d'une loyauté absolue. Avec eux, je n'étais ni laide, ni inutile, ni de trop. J'étais le centre de mon propre univers. Je leur racontais des histoires, ils me répondaient. Mes lèvres bougeaient en silence, tissant un bouclier de mots entre moi et la réalité.
Lorsque j'ai franchi les portes de la maternelle, le contraste a été brutal. La cour de récréation était un tourbillon de bruits, de rires, d'enfants qui couraient sans se soucier du lendemain. Je les observais de loin, adossée à un mur ou assise dans un coin, le regard chargé d'une méfiance bien trop vieille pour mon âge.
Je ne voulais pas me mêler à eux. Pourquoi l'aurais-je fait ? Le monde extérieur m'avait déjà prouvé qu'il était synonyme d'abandon et de douleur. Les autres enfants me semblaient être des étrangers bruyants, incapables de comprendre le langage silencieux que je parlais dans ma tête. Je préférais la compagnie de mes voix intérieures, celles qui ne me trahissaient jamais.
C'est là, dans cette cour de maternelle, que j'ai posé les premières briques de ma forteresse. C'est là que j'ai appris à me suffire à moi-même, à siphonner mes émotions avant qu'elles ne puissent être utilisées contre moi. L'enfant de trois ans avait disparu, remplacée par une petite fille silencieuse, observatrice, qui venait de découvrir que la seule personne sur laquelle elle pourrait jamais compter, c'était elle-même.
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