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LE PASSÉ

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TRIOMPHE DE LA MORT
Chapitre 1 sur 1 29/06/2025

LE PASSÉ

I Lorsqu’elle aperçut un groupe d’hommes qui, penchés sur le parapet, regardaient en bas dans la rue, Hippolyte poussa un cri et s’arrêta. — Qu’est-il arrivé ? Elle avait eu un petit geste de frayeur, et sa main s’était appuyée involontairement sur le bras de George, comme pour le retenir. George, après avoir examiné l’attitude de ces hommes, dit : — Sans doute quelqu’un s’est jeté du haut de la terrasse. Il dit encore : — Veux-tu que nous retournions en arrière ? Elle hésita une seconde, suspendue entre la curiosité et l’effroi ; et elle répondit : — Non. Viens. Ils s’avancèrent le long du parapet jusqu’au bout de l’allée. Sans y prendre garde, Hippolyte accélérait le pas vers le groupe des curieux. En cette après-midi de mars, le Pincio était presque désert. Des bruits rares mouraient dans l’atmosphère grise et assourdie. — C’est bien cela, dit George. Quelqu’un s’est tué. – 8 – Ils firent halte dans le voisinage du rassemblement. Tous les spectateurs fixaient sur le pavé des regards attentifs. C’étaient des ouvriers sans travail. Leurs physionomies diverses n’exprimaient ni compassion ni tristesse, et l’immobilité du regard donnait à leurs yeux une sorte de stupeur bestiale. Un jeune garçon survint, avide de voir. Mais l’arrivant ne s’était pas encore penché que déjà un quidam l’interpellait, sur un ton indéfinissable où il y avait de la jubilation et de la raillerie, comme si cet homme eût été bien aise que personne ne pût plus jouir du spectacle. — Trop tard ! On l’a emporté. — Où ? — À Sainte-Marie-du-Peuple. — Mort ? — Oui, mort. Un autre individu, décharné et verdâtre, avec un large cache-nez de laine autour du cou, avança le buste en dehors ; puis, s’ôtant la pipe de la bouche, il demanda tout haut : — Qu’est-ce qui reste par terre ? Il avait la bouche tordue d’un côté, couturée comme par une brûlure, convulsée comme par l’afflux intarissable d’une salive amère ; et sa voix était si profonde qu’elle semblait sortir d’une caverne. — Qu’est-ce qui reste par terre ? En bas, dans la rue, un charretier était accroupi au pied de la muraille. Pour mieux entendre la réponse, les – 9 – spectateurs firent silence et ne bougèrent plus. On ne voyait sur le pavé qu’un peu de boue noirâtre. — C’est du sang, répondit le charretier sans se remettre debout. Et, avec la pointe d’un bâton, il continuait de chercher quelque chose dans la fange sanglante. — Et puis ? demanda derechef l’homme à la pipe. Le charretier se redressa ; il tenait à la pointe de son bâton quelque chose qu’on ne distinguait pas d’en haut. — Des cheveux. — De quelle couleur ? — Blonds. Dans l’espèce de précipice que formaient les hautes murailles, les voix avaient une résonance étrange. — Allons-nous-en, George ! supplia Hippolyte. Troublée, un peu pâle, elle secouait par le bras son amant qui se penchait hors du parapet dans le voisinage du groupe, fasciné par l’atrocité de cette scène. Ils s’éloignèrent du lieu tragique, silencieusement. Tous deux restaient préoccupés par la pensée douloureuse de cette mort, et la tristesse se lisait sur leur visage. George dit : — Heureux les morts ! Ils ne doutent plus. — C’est vrai. Un découragement sans bornes rendait leur voix lasse. – 10 – Elle baissa la tête et reprit, avec une amertume mêlée de regret : — Pauvre amour ! — Quel amour ? demanda George, absorbé. — Le nôtre. — Tu le sens donc finir ? — En moi, non. — Alors, tu veux dire : en moi ? Une irritation mal contenue donnait de l’aigreur à ses paroles. Il répéta, les yeux fixés sur elle : — Tu veux dire : en moi ? Réponds. Elle se tut, la tête plus basse. — Tu ne veux pas répondre ? Oh ! tu sais bien que tu ne dirais pas la vérité. Il y eut une pause, où tous deux éprouvèrent un indicible besoin de lire dans le cœur l’un de l’autre. Puis il continua : — C’est ainsi que commence l’agonie de l’amour. Tu n’en as pas encore conscience ; mais moi, depuis que tu es revenue, je t’observe sans cesse, et chaque jour je découvre en toi un indice nouveau… — Quel indice ? — Un indice fâcheux, Hippolyte… Quelle horrible chose d’aimer et d’avoir une clairvoyance qui ne faiblit jamais ! Elle secoua la tête avec un geste de révolte et se rembrunit. Cette fois encore, comme tant d’autres fois, une hostilité – 11 – s’interposait entre les deux amants. Chacun se sentait blessé par l’injustice du soupçon et se rebellait intérieurement, avec cette colère sourde qui, de temps à autre, éclatait en paroles brutales et irréparables, en accusations graves, en récriminations absurdes. Une indicible fureur les saisissait de se torturer à l’envi, de se déchirer, de se martyriser le cœur. Hippolyte se rembrunit, se ferma. Ses sourcils s’étaient froncés, sa bouche s’était serrée. George la regardait avec un irritant sourire. — Oui, c’est ainsi que cela commence, répéta-t-il en souriant toujours de son mauvais sourire, en la regardant toujours de son regard aigu. – Tu éprouves au fond de l’âme une inquiétude, une sorte d’impatience vague que tu ne sais pas réprimer. Quand tu es auprès de moi, tu sens que, du fond de ton âme, s’élève contre moi une sorte de répugnance instinctive que tu ne sais pas réprimer. Et alors tu deviens taciturne ; et, pour m’adresser la parole, tu es obligée de faire un effort énorme ; et tu comprends de travers ce que je te dis ; et, sans le vouloir, tu mets de la dureté jusque dans une réponse insignifiante. Elle ne fit pas même un geste pour l’interrompre. Blessé de ce mutisme, il continua ; et ce qui l’y poussait, c’était, non pas seulement l’âpre fureur de tourmenter sa compagne, mais encore un certain goût désintéressé pour les investigations, rendu plus vif et plus littéraire par la culture. Il tâchait toujours de s’exprimer avec la sûreté et l’exactitude démonstrative que lui avaient apprises les ouvrages des analystes ; mais, dans les monologues, les formules par lesquelles il traduisait son enquête intérieure exagéraient et altéraient l’état de conscience qui en était l’objet ; et, dans les dialogues, la préoccupation d’être perspicace obscurcissait souvent la sincérité de – 12 – son émotion et l’induisait en erreur sur les secrets motifs qu’il prétendait découvrir chez les autres. Son cerveau, encombré d’un amas d’observations psychologiques, personnelles ou recueillies dans les livres, finissait par confondre et par embrouiller toutes choses, en lui-même et hors de lui. Il continua : — Remarque bien que je ne te fais pas de reproche. Je sais que ce n’est pas ta faute. Chaque âme humaine ne porte en soi pour l’amour qu’une quantité déterminée de force sensitive. Il est inévitable que cette quantité s’use avec le temps, comme toute autre chose ; et, – lorsqu’elle est usée, nul effort n’a le pouvoir d’empêcher que l’amour finisse. Or, il y a longtemps déjà que tu m’aimes, presque deux ans ! C’est le 2 avril que tombe le second anniversaire de notre amour. Y as-tu pensé ? — Elle hocha la tête. Il répéta, comme pour lui-même : — Deux ans ! Ils s’approchèrent d’un banc et s’assirent. En s’asseyant, Hippolyte avait l’air de succomber à une lassitude écrasante. Un lourd carrosse noir de prélat passa dans l’allée, faisant crier le sable ; le son affaibli d’une trompe vint de la voie Flaminienne ; puis le silence reprit possession des bosquets environnants. Des gouttes de pluie, rares, tombaient. — Il sera funèbre, notre second anniversaire, reprit-il, sans pitié pour la taciturne. Cependant, il faudra le célébrer. J’ai le goût des choses amères. Hippolyte révéla sa peine dans un sourire douloureux ; puis, avec une douceur imprévue : — Pourquoi toutes ces méchantes paroles ? dit-elle. – 13 – Et elle regarda George dans les yeux, longuement, profondément. Une indicible avidité de lire dans le cœur l’un de l’autre les saisit une seconde fois. Elle connaissait bien le mal horrible dont souffrait son amant ; elle connaissait bien la cause obscure de tant d’acrimonie. Pour l’engager à parler, pour lui permettre de décharger son cœur, elle ajouta : — Qu’as-tu ? Ce ton de bonté, auquel il ne s’attendait pas, lui donna une sorte de confusion. À cet accent, il comprit qu’elle le devinait et qu’elle le plaignait ; et il sentit grandir en lui la pitié pour lui-même. Une profonde émotion agita tout son être. — Qu’as-tu ? répéta Hippolyte en lui touchant la main, comme pour augmenter sensuellement la puissance de sa douceur. — Ce que j’ai ? répliqua-t-il. J’aime ! La parole de George n’avait plus rien d’agressif. En dévoilant sa plaie incurable, il s’apitoyait sur son propre mal. Les vagues rancunes qui rampaient au fond de son esprit parurent se dissiper. Il reconnaissait l’injustice de tout ressentiment contre cette femme, parce qu’il reconnaissait un ordre supérieur de nécessités fatales. Non, sa misère ne provenait d’aucune créature humaine ; elle provenait de l’essence même de la vie ! Il avait à se plaindre, non pas de l’amante, mais de l’amour. L’amour, vers lequel tout son être tendait spontanément avec une impétuosité invincible, l’amour était de toutes les tristesses de cette terre la plus lamentable. Et, jusqu’à la mort peut-être, il était condamné à cette suprême tristesse. Comme il se taisait, rêveur, Hippolyte demanda : – 14 – — Tu crois donc, George, que je ne t’aime point ? — Eh bien, oui, reprit-il, c’est vrai ! je crois que tu m’aimes. Mais peux-tu me prouver que demain, que dans un mois, que dans un an, que toujours tu seras aussi heureuse d’être mienne ? Peux-tu me prouver qu’aujourd’hui, qu’en ce moment même, tu es mienne tout entière ? Qu’est-ce que je possède de toi ? — Tout. — Rien ou presque rien. Et je ne possède pas ce que je voudrais posséder. Tu es pour moi une inconnue. Comme toute autre créature humaine, tu renfermes intérieurement un monde qui me reste impénétrable et dont nulle ardeur de passion ne pourra m’ouvrir l’accès. De tes sensations, de tes sentiments, de tes pensées, je ne connais qu’une minime partie. La parole est un signe imparfait. L’âme est incommunicable. Ton âme, tu n’as pas le pouvoir de me la donner. Même dans l’extase des ivresses, nous sommes deux, toujours deux, séparés, étrangers, solitaires de cœur. Je baise ton front ; et, sous ce front, s’agite peut-être une pensée qui n’est pas pour moi. Je te parle ; et une de mes phrases éveille peut-être en toi des souvenirs d’un autre temps, et non pas de mon amour. Un homme passe, te regarde ; et, dans ton esprit, ce petit fait engendre une émotion quelconque, que je ne suis pas capable de surprendre. Et j’ignore toujours si le moment présent ne s’éclaire pas pour toi d’un reflet de ta vie antérieure… Oh ! cette vie, j’en ai une peur folle ! – Je suis à tes côtés ; je me sens envahi par le bonheur délicieux qui, à certaines heures, me vient de ta seule présence ; je te caresse, je te parle, je t’écoute, je m’abandonne. Tout d’un coup, une pensée me glace. Si, sans m’en rendre compte, j’avais évoqué dans ta mémoire le fantôme d’une sensation déjà éprouvée, une – 15 – mélancolie revenant des jours lointains ?… Jamais je ne saurai te dire ma souffrance. Cette ardeur, que me donnait le sentiment illusoire de je ne sais quelle communion entre toi et moi, s’éteint tout d’un coup. Tu te dérobes, tu t’éloignes, tu me deviens inaccessible. Et je reste seul, dans une épouvantable solitude. Dix, vingt mois d’intimité ne servent plus à rien. Tu me parais aussi étrangère qu’au temps où tu ne m’aimais pas encore. Et je cesse de te caresser, je ne parle plus, je me ferme, j’évite toute manifestation extérieure, je redoute que le heurt le plus léger ne soulève du fond de ton esprit les sédiments obscurs qu’y a déposés la vie irrévocable. Et alors tombent sur nous ces longs silences angoissés où se consument inutilement et misérablement les énergies du cœur. Je te demande : « À quoi penses-tu ? » Et tu me réponds : « À quoi penses-tu ? » J’ignore ta pensée, et tu ignores la mienne. De minute en minute, la séparation se creuse davantage : elle prend des profondeurs d’abîme… Hippolyte dit : — Moi, je n’éprouve rien de tel. J’ai plus d’abandon. J’aime peut-être davantage. Cette affirmation de supériorité blessa de nouveau le malade. — Tu réfléchis trop, continua-t-elle. Tu notes trop ce que tu penses. J’ai peut-être moins d’attrait pour toi que n’en ont tes pensées, parce que tes pensées sont toujours diverses, toujours nouvelles, tandis que je n’ai plus rien de nouveau à t’offrir. Dans les premiers temps de ton amour, tu avais moins de réflexion et plus de spontanéité. Tu n’avais pas encore pris goût aux choses amères ; tu étais plus prodigue de baisers que de paroles. Si, comme tu le dis, la parole est un signe – 16 – imparfait, il ne faut point en abuser. Et tu en abuses, d’une façon presque toujours cruelle. Puis, après un intervalle de silence, séduite à son tour par une phrase et cédant à la tentation de l’énoncer, elle ajouta : — On ne dissèque que les cadavres. Mais à peine l’eût-elle énoncée qu’elle s’en repentit. Cette phrase lui parut très vulgaire, peu féminine, acrimonieuse. Elle regretta de n’avoir pas gardé ce ton de faiblesse et d’indulgence qui, tout à l’heure, avait si fort ému son amant. Une fois encore elle avait manqué à sa résolution d’être pour lui la plus patiente et la plus douce des garde-malades. — Tu vois, dit-elle avec un accent qui exprimait son repentir ; c’est toi qui me gâtes. Il sourit à peine. Tous deux comprenaient que, dans cette querelle, leur amour seul avait reçu les coups. Le carrosse du prélat repassa au petit trot de ses deux chevaux noirs à longues queues. Dans l’atmosphère que la brume du crépuscule rendait de plus en plus livide, les arbres prenaient des apparences de spectres. Des nuages de plomb violacé enfumaient les hauteurs du Palatin et du Vatican. Une raie de lumière, jaune comme du soufre, droite comme une épée, rasait le mont Mario, derrière les pointes aiguës des cyprès. George pensait : « M’aime-t-elle encore ? Pourquoi s’irrite-t-elle si facilement ? Peut-être sent-elle que je dis la vérité, ou, du moins, ce qui sera bientôt la vérité ? L’irritation est un symptôme… Mais une irritation sourde et continue n’existe-t-elle pas aussi au fond de moi-même ?… Chez moi, je sais bien quelle en est – 17 – la cause véritable. Je suis jaloux. De quoi ?… De tout ! Des objets qui se reflètent dans ses yeux… » Il la regarda. « Elle est très belle, aujourd’hui. Elle est pâle. Cela me plairait, de la voir toujours affligée, toujours malade. Quand elle reprend ses couleurs, il me semble que ce n’est plus elle. Quand elle rit, je ne puis me défendre d’un vague mouvement d’hostilité et presque de colère contre son rire. Pas toujours, cependant. » Sa pensée se perdit dans l’ombre du crépuscule. Il nota fugitivement, entre l’aspect du soir et l’aspect de l’aimée, une intime correspondance qui lui plut. Sous la pâleur de ce visage brun transparaissait comme un léger épanchement de violet ; et le petit ruban d’un jaune exquis, qu’elle avait autour du cou, laissait à découvert la tache brune de deux grains de beauté. « Elle est très belle. Son visage a presque toujours une expression profonde, significative, passionnée. Là réside le secret de son charme. Jamais sa beauté ne me lasse ; elle me suggère sans cesse un nouveau rêve. Quels sont les éléments de cette beauté ? Je ne saurais le dire. Matériellement, elle n’est pas belle. Quelquefois, quand je la regarde, il m’arrive d’éprouver la pénible surprise d’une désillusion. C’est qu’alors ses traits me sont apparus dans leur vérité physique, sans être transfigurés, sans être illuminés par la force d’une expression spirituelle. Elle possède pourtant trois éléments divins de beauté : le front, les yeux, la bouche. Oui, divins. » L’image du rire lui revint à la pensée. « Que me racontait-elle hier ? Je ne sais plus quoi, un petit incident comique arrivé à Milan chez sa sœur pendant qu’elle s’y trouvait… Comme nous avons ri !… Donc, loin de moi, elle pouvait rire, être joyeuse. Or, j’ai gardé toutes ses – 18 – lettres ; et toutes ses lettres sont pleines de tristesse, de larmes, de regrets désespérés. » Il sentit le coup d’une blessure, puis une inquiétude tumultueuse, comme s’il eût été en présence d’un fait grave et irréparable, mais encore mal éclairci. En lui survenait le phénomène ordinaire de l’exagération sentimentale par voie d’images associées. Cet innocent éclat de rire se transformait en une hilarité incessante, de tous les jours, de toutes les heures, pendant toute la durée de l’absence. Hippolyte avait vécu gaiement une vulgaire existence, avec des gens inconnus de lui, parmi les camarades de son beau-frère, dans un cercle d’admirateurs stupides. Ses lettres affligées n’étaient que des mensonges. Il se rappela ce passage précis d’une lettre : « Ici, la vie est insupportable ; amis et amies nous assiègent sans nous laisser une heure de tranquillité. Tu connais la cordialité milanaise… » Et il eut dans l’esprit la vision claire d’Hippolyte entourée d’une foule bourgeoise de commis, d’avocats, de négociants. Elle souriait à tous, tendait la main à tous, écoutait d’ineptes conversations, faisait d’insipides réponses, s’assimilait à cette vulgarité. Alors s’abattit sur son cœur tout le poids de la souffrance endurée depuis deux ans à la pensée de la vie que vivait sa maîtresse et du milieu inconnu où elle passait les heures qu’elle ne pouvait point passer avec lui. « Que fait-elle ? Qui voit-elle ? À qui parle-t-elle ? Comment se comporte-t-elle envers les personnes qu’elle fréquente, dont elle partage la vie ? » Éternelles questions, sans réponse ! Il pensa avec angoisse : « Chacune de ces personnes lui prend quelque chose et, par conséquent, me prend quelque chose. Je ne saurai jamais l’influence que ces gens ont exercée sur elle, les émotions et – 19 – les pensées qu’ils ont suscitées en elle. Hippolyte a une beauté pleine de séduction, ce genre de beauté qui tourmente les hommes et fait naître en eux le désir. Parmi cette foule odieuse, on l’a souvent désirée. Le désir d’un homme transparaît dans un regard, et le regard est libre, et la femme est sans défense contre le regard de l’homme qui la désire. Quelle peut être l’impression d’une femme qui s’aperçoit qu’on la désire ? Certainement, elle ne reste pas impassible. Il doit se produire en elle un trouble, un émoi quelconque, quand ce ne serait que de la répugnance et du dégoût. Et voilà que le premier homme venu a le pouvoir de troubler la femme qui m’aime ! En quoi consiste donc ma possession, à moi ? » Il souffrait beaucoup, parce que des images physiques illustraient son raisonnement intérieur. « J’aime Hippolyte ; je l’aime avec une passion que je jugerais indestructible, si je ne savais pas que tout amour humain doit finir. Je l’aime, et je n’imagine pas de voluptés plus profondes que celles qu’elle me donne. Plus d’une fois pourtant, à la vue d’une femme qui passait, j’ai été assailli d’un désir subit ; plus d’une fois deux yeux féminins, entrevus quelque part à la dérobée, m’ont laissé dans l’âme comme un vague sillage de mélancolie ; plus d’une fois j’ai rêvé à une femme rencontrée, à une femme aperçue dans un salon, à la maîtresse d’un ami. – Quelle peut être sa façon d’aimer ? En quoi consiste son secret voluptueux ? – Et, pendant quelque temps, cette femme m’a hanté l’esprit, non pas jusqu’à l’obsession, mais par intervalles et avec une longue persistance. Telle de ces images s’est même présentée soudain à mon esprit, lorsque je tenais Hippolyte dans mes bras. Eh bien ! elle aussi, en voyant passer un homme, pourquoi n’aurait-elle pas été surprise par un désir ? Si j’avais le don de lui regarder dans l’âme et si je voyais son âme traversée par un de ces désirs, – 20 – fût-il aussi fugitif que l’éclair, sans aucun doute je croirais ma maîtresse souillée d’une tache indélébile et il me semblerait que je vais mourir de douleur. Cette preuve matérielle, je ne pourrai jamais l’avoir, parce que l’âme de ma maîtresse est invisible et impalpable ; ce qui ne l’empêche pas d’être beaucoup plus que le corps exposée aux violations. Mais l’analogie m’éclaire : la possibilité est certaine. Peut-être qu’en cet instant même ma maîtresse observe dans sa propre conscience une tache récente, et voit cette tache se dilater sous son regard. » Heurté par la douleur, il eut un grand sursaut. Hippolyte lui demanda, d’une voix douce : — Qu’as-tu ? À quoi pensais-tu ? Il répondit : — À toi. — En bien ou en mal ? — En mal. Elle poussa un soupir ; puis elle demanda : — Veux-tu que nous nous en allions ? Il répondit : — Allons-nous-en. Ils se levèrent et reprirent le chemin qu’ils avaient parcouru. Hippolyte dit, avec des larmes dans la voix, lentement : — Quelle triste soirée, mon amour ! – 21 – Et elle s’arrêta, comme pour recueillir et savourer la tristesse éparse dans le jour qui se mourait. Autour d’eux, maintenant, le Pincio était désert, plein de silence, plein d’une ombre violette où les bustes sur leurs gaines avaient une blancheur de monuments funéraires. En bas, la ville se couvrait de cendres. Des gouttes de pluie, rares, tombaient. — Où iras-tu ce soir ? que feras-tu ? demanda-t-elle. Il répondit avec accablement : — Ce que je ferai ? Je n’en sais rien. Ils souffraient, debout à côté l’un de l’autre ; et ils pensaient avec terreur à une autre souffrance, bien connue et beaucoup plus cruelle, qui les attendait : à l’horrible torture dont les imaginations nocturnes déchireraient leur âme sans défense. — Si tu veux, je resterai cette nuit avec toi, dit Hippolyte timidement. George, dévoré par une sourde rancune intérieure, poussé par une furieuse envie d’être méchant et de se venger, répliqua : — Non. Mais son cœur protestait : « Rester loin d’elle cette nuit, tu ne le pourras pas ; non, tu ne le pourras pas. » Et, malgré les aveugles impulsions hostiles, le sentiment de cette impossibilité, la claire conscience de cette impossibilité absolue, lui donna une sorte de frisson intérieur, un étrange frisson de fierté exaltante, en présence de cette grande passion qui le possédait. Il se répéta à lui-même : « Cette nuit, je ne pourrai pas rester loin d’elle ; non, je ne le pourrai pas… » Et il eut – 22 – l’obscure sensation d’être dominé par une force étrangère. Un souffle tragique passa sur son esprit. — George ! s’écria Hippolyte en lui serrant le bras, effrayée. Il tressaillit. Il reconnut le lieu où ils avaient fait halte pour regarder la tache sanglante laissée par le suicidé. Il dit : — Tu as peur ? — Un peu, répondit-elle, toujours attachée à son bras. Il se dégagea de cette étreinte, s’approcha du parapet, se pencha en avant. Déjà l’ombre avait envahi le fond de la rue ; mais il crut distinguer la tache noirâtre sur les dalles, parce qu’il en avait encore l’image fraîche dans la mémoire. Les suggestions du crépuscule créèrent un vague fantôme de cadavre, une forme indécise de jeune homme blond, sanglant. « Qui était cet homme ? Pourquoi s’est-il tué ? » En ce fantôme, c’est lui-même qu’il vit mort. Des pensées rapides, incohérentes, lui traversèrent le cerveau. Il revit, comme à la lueur d’un éclair, son pauvre oncle Démétrius, le frère cadet de son père, le consanguin suicidé : – un visage couvert d’un voile noir sur l’oreiller blanc ; une main longue, pâle et pourtant très virile ; sur la muraille, un petit bénitier d’argent suspendu par trois chaînettes et qui, de temps à autre, tintait au souffle du vent. « Si je me précipitais ? Sauter en avant, tomber très vite… Perd-on conscience à travers l’espace ? » Il imagina physiquement le heurt du corps contre la pierre, et il frissonna. Puis il ressentit par tous les membres une sorte de répulsion rude, angoissante, mêlée d’une étrange douceur. Son imagination lui représenta les délices de la nuit prochaine : – s’assoupir peu à peu dans la langueur ; se réveiller avec une surabondance de tendresse mystérieusement – 23 – accumulée durant le sommeil… Images et pensées se succédaient en lui avec une rapidité extraordinaire. Lorsqu’il se retourna, ses yeux rencontrèrent ceux d’Hippolyte, fixés sur lui, dilatés, démesurément ouverts ; et il crut y lire des choses qui accrurent son trouble. Il passa son bras sous le bras de sa maîtresse, d’un geste affectueux qui lui était familier. Et elle serra bien fort ce bras contre son cœur. Tous deux éprouvaient un besoin subit de s’étreindre, de se fondre l’un dans l’autre, éperdument. — On ferme ! on ferme ! Le cri des gardiens résonnait sous les bosquets, dans le silence. — On ferme ! Après le cri, le silence paraissait plus lugubre ; et ces deux mots, vociférés à gorge déployée par des hommes qu’on ne voyait pas, causaient aux deux amants un heurt insupportable. Pour montrer qu’ils avaient entendu et qu’ils se disposaient à sortir, ils hâtèrent le pas. Mais, çà et là, dans les allées désertes, les voix s’obstinaient à répéter : — On ferme ! — Maudits crieurs ! s’exclama Hippolyte avec un mouvement d’impatience, exaspérée, hâtant le pas davantage encore. La cloche de la Trinité-des-Monts sonna l’Angélus. Rome apparut, semblable à un immense nuage grisâtre, informe, qui raserait le sol. Déjà, dans les maisons voisines, quelques fenêtres rougeoyaient, agrandies par le brouillard. Des gouttes de pluie, rares, tombaient. – 24 – — Tu viendras chez moi cette nuit, n’est-ce pas ? demanda George. — Oui, oui, je viendrai. — De bonne heure ? — Vers onze heures. — Si tu ne venais pas, j’en mourrais. — Je viendrai. Ils se regardèrent dans les yeux ; ils échangèrent une promesse enivrante. George, vaincu par l’attendrissement, demanda : — Tu me pardonnes ? Ils se regardèrent de nouveau, et leur regard était chargé de caresses. Il dit, tout bas : — Adorée ! Elle dit : — Adieu ! Jusqu’à onze heures, pense à moi ! — Adieu ! Ils se séparèrent au bas de la rue Grégorienne. Elle descendit par la rue Capo-le-Case. Tandis qu’elle s’éloignait sur le trottoir humide et luisant du reflet des étalages, il la suivait du regard. « C’est cela. Elle me quitte ; elle rentre dans une maison qui m’est inconnue ; elle rentre dans la vie vulgaire, se – 25 – dépouille de l’idéalité dont je la revêts ; elle devient une autre femme, une femme quelconque. Je ne sais plus rien d’elle. Les nécessités grossières de la vie la prennent, l’absorbent, l’avilissent… » La boutique d’un fleuriste lui envoya au visage un parfum de violettes, et son cœur se gonfla d’aspirations confuses. « Ah ! pourquoi nous serait-il interdit de rendre notre existence conforme à notre rêve et de vivre pour toujours en nous seuls ? » – 26 – II Sur les dix heures du matin, George dormait encore d’un de ces sommeils profonds et réparateurs qui, dans la jeunesse, suivent une nuit de volupté, lorsque son domestique entra pour le réveiller. De fort mauvaise humeur, il cria en se retournant dans son lit : — Je n’y suis pour personne. Laissez-moi tranquille ! Mais il entendit la voix du visiteur importun qui, de la chambre voisine, lui adressait une prière. — Tu m’excuseras, George, d’avoir insisté. Il faut absolument que je te parle. George reconnut la voix d’Alphonse Exili, et il n’en fut que plus ennuyé. Cet Exili était un camarade de collège, garçon d’intelligence médiocre, qui, ruiné par le jeu et la débauche, était devenu une sorte d’aventurier à la chasse des picaillons. Il gardait encore les apparences d’un beau jeune homme, malgré sa figure dévastée par le vice ; mais, dans sa personne et dans ses manières, il y avait ce je ne sais quoi de rusé et d’ignoble que prennent les gens réduits à vivre d’expédients et d’humiliations. Il entra, attendit que le domestique fût sorti, prit un air bouleversé, et dit en mangeant la moitié des mots : — Pardonne-moi, George, si cette fois encore j’ai recours à ton obligeance. Il faut que je paye une dette de jeu. Viens à – 27 – mon aide. C’est une petite affaire : il ne s’agit que de trois cents francs. Pardonne-moi. — Tiens ! tu paies donc tes dettes de jeu ? demanda George. Cela m’étonne. Il lui infligea cet outrage avec un sans-gêne parfait. N’ayant pas su rompre tout commerce avec cet écornifleur, il employait contre lui le mépris, comme d’autres se servent d’un bâton pour se protéger contre un animal immonde. Exili eut un sourire. — Allons ! ne fais pas le méchant, pria-t-il d’une voix suppliante, comme une femme. Tu me les donnes, ces trois cents francs ? Je te les rendrai demain, parole d’honneur ! George éclata de rire. Il tira la sonnette pour appeler le domestique. Le domestique vint. — Cherchez le trousseau des petites clefs, là, dans les vêtements qui sont sur le canapé. Le domestique trouva les clefs. — Ouvrez le second tiroir. Donnez-moi le grand portefeuille. Le domestique donna le portefeuille. — Bien. Allez. Lorsque le domestique fut dehors, Exili, avec un sourire moitié timide et moitié convulsif, demanda : — Ne pourrais-tu me donner quatre cents francs ? — Non. Voici. C’est la dernière fois. Va-t’en. – 28 – George, au lieu de lui mettre les billets dans la main, les déposa sur le rebord du lit. Exili sourit, les prit, les mit dans sa poche ; puis, sur un ton ambigu où l’ironie se mêlait à l’adulation : — Tu as un noble cœur, dit-il. Il promena ses regards autour de la pièce. — Tu as aussi une chambre à coucher délicieuse. Il s’installa sur le canapé, se versa un petit verre de liqueur, remplit son porte-cigares. — Et ta maîtresse d’à présent, comment l’appelles-tu ? Ce n’est plus, je crois, celle de l’an passé ? — Va-t’en, Exili. Je veux dormir. — Quelle splendide créature ! Les plus beaux yeux de Rome… Mais elle est absente, je suppose ? Depuis quelques jours, je ne l’ai pas rencontrée. Elle doit être en voyage. Elle a une sœur à Milan, ce me semble ? Il se versa un autre petit verre et but d’un trait. Peut-être ne bavardait-il que pour se donner le temps de vider le flacon. — Elle est séparée de son mari, n’est-ce pas ? J’imagine que ses finances sont assez mal en point ; et cependant elle est toujours habillée avec élégance. Il y a deux mois environ, je l’ai rencontrée rue du Babuino. Tu connais ton successeur probable… Mais non, tu ne dois pas le connaître. C’est Monti, le mercante di campagna, un grand et gros garçon d’un blond fadasse. Justement, ce jour-là, il était à ses trousses dans la rue du Babuino. Tu sais, cela se voit au premier coup d’œil, quand un homme suit une femme… Et il a des sous, Monti ! – 29 – Il prononça la dernière phrase avec un accent indéfinissable : un odieux accent d’envie et de cupidité. Puis il but pour la troisième fois, sans bruit. — Tu dors, George ? Au lieu de répondre, George fit semblant de dormir. Il avait tout écouté, mais il craignait qu’à travers les couvertures Exili ne perçût les battements de son cœur. — George ! Il feignit de sursauter comme un homme qu’on réveille. — Comment ! Tu es toujours ici ? Tu ne t’en vas pas ? — Je m’en vais, fit l’autre en s’approchant du lit. Mais regarde donc ! Une épingle d’écaille ! Il se baissa pour la ramasser sur le tapis, l’examina curieusement, la posa sur le couvre-pied. — Quel homme heureux ! fit-il encore sur le même ton ambigu. Et maintenant, au revoir. Mille remerciements ! Il tendit la main ; mais George laissa la sienne sous la couverture. Le bavard se dirigea vers la porte. — Ton cognac est exquis. J’en prends encore un petit verre. Il but et s’en alla. George, dans son lit, put savourer à loisir le poison. – 30 – III Le second anniversaire tombait le 2 avril. — Cette fois, dit Hippolyte, nous le célébrerons hors de Rome. Il faut que nous passions une grande semaine d’amour, tout seuls, n’importe où, mais ailleurs qu’ici. George demanda : — Te rappelles-tu le premier anniversaire, celui de l’autre année ? — Oui, je me rappelle… — C’était un dimanche, le dimanche de Pâques… — Et je suis venue chez toi dans la matinée, à dix heures… — Et tu avais cette petite jaquette anglaise qui me plaisait tant ! Tu avais apporté ton livre de messe… — Oh ! ce matin-là, je n’ai pas été à la messe… — Tu étais si pressée… — Mon départ de la maison avait été presque une fuite. Tu sais, les jours de fête, je ne m’appartenais pas une seconde. Et pourtant, j’avais trouvé le moyen de rester avec toi jusqu’à midi. Et nous avions du monde à déjeuner, ce matin-là ! — Puis, de toute la journée, nous n’avons pas pu nous revoir. Ce fut un triste anniversaire… — C’est vrai ! — Et ce soleil ! – 31 – — Et cette forêt de fleurs dans ta chambre !… — Moi aussi, ce matin-là, j’étais sorti un moment ; j’avais acheté toute la place d’Espagne… — Tu me jetais des poignées de feuilles de roses ; tu m’avais mis une quantité, de feuilles dans le cou, dans les manches… Tu te rappelles ? — Je me rappelle. — Et puis, à la maison, en me déshabillant, j’ai tout retrouvé… Elle sourit. — Et, à mon retour, mon mari découvrit une feuille sur mon chapeau, dans le pli d’une dentelle ! — Tu me l’as raconté. — Je ne sortis plus ce jour-là ; je ne voulus plus sortir. Je repensais, je repensais… Oui, ce fut un triste anniversaire ! Après un intervalle de rêverie silencieuse, elle dit encore : — Croyais-tu, dans ton cœur, que nous serions arrivés jusqu’au second anniversaire ? — Moi, non, répliqua-t-il. — Et moi non plus. George pensa : « Quel amour, que celui qui porte en soi le pressentiment de sa fin ! » Il pensa ensuite au mari, sans haine et même avec une sorte de bienveillance compatissante. « Maintenant, elle est libre. Pourquoi suis-je donc plus inquiet qu’autrefois ? Ce mari, c’était pour moi une sorte de garantie ; je me le représentais comme un gardien qui – 32 – préservait ma maîtresse contre tout danger… Je m’illusionne peut-être ; car, alors aussi, je souffrais beaucoup ; mais la souffrance passée semble toujours moins dure que la souffrance présente. » Poursuivant ses propres réflexions, il n’écoutait plus les paroles d’Hippolyte. Hippolyte disait : — Eh bien ! où irons-nous ? Il faut se décider. C’est demain le 1er avril. J’ai déjà dit à ma mère : « Tu sais, maman : un de ces jours, je vais en voyage. » Il faut que je la prépare ; mais sois tranquille : j’inventerai pour elle un prétexte plausible. Laisse-moi faire. Elle parlait gaiement ; elle souriait. Et, dans le sourire qui éclaira la fin de sa phrase, il crut découvrir le contentement instinctif qu’éprouve une femme lorsqu’elle combine quelque tromperie. La facilité avec laquelle Hippolyte réussissait à tromper sa mère lui déplut. Il repensa encore, et non sans regret, à la vigilance maritale. « Pourquoi souffrir si cruellement de cette liberté, puisqu’elle est au service de mon plaisir ? Je ne sais ce que je donnerais pour me soustraire à mon idée fixe, à mes craintes qui l’offensent. Je l’aime et je l’offense ; je l’aime et je la crois capable d’une action basse ! » Elle disait : — Pourtant, il faut que nous n’allions pas trop loin. Tu dois bien connaître un endroit paisible, solitaire, plein d’arbres, un peu étrange ? Tivoli, non ; Frascati, non. — Prends le Bædeker, là, sur la table, et cherche. — Cherchons ensemble. Elle prit le livre rouge, s’agenouilla près du fauteuil où il était assis ; et, avec des gestes gracieux, d’une grâce – 33 – enfantine, elle se mit à feuilleter. Par moments, elle lisait quelques lignes à voix basse. Il la regardait, séduit par la finesse de la nuque d’où les cheveux remontaient vers le sommet de la tête, tordus en une sorte de volute, noirs avec des reflets de lumière. Il regardait les deux petites taches brunes des grains de beauté, les Jumeaux, posés l’un à côté de l’autre sur la pâleur du cou velouté auquel ils donnaient un charme ineffable. Il fit la remarque qu’elle n’avait point de boucles d’oreilles. En effet, depuis deux ou trois jours, elle ne portait plus ses boucles de saphir. « Ne les a-t-elle point sacrifiées à un embarras d’argent ? Qui sait si, dans son intérieur, elle ne subit point la gêne de dures nécessités quotidiennes ? » Il dut se faire à lui-même une sorte de violence pour regarder en face l’idée qui l’obsédait. Voici quelle était cette idée : « Lorsqu’elle sera fatiguée de moi (et cela ne tardera guère), elle tombera aux mains du premier venu qui lui offrira une existence facile et qui, en échange d’un plaisir sensuel, l’affranchira du besoin. Cet homme pourrait bien être le mercante dont parlait Exili. Par dégoût des petites misères, elle triomphera de l’autre dégoût ; elle s’adaptera. Peut-être aussi n’aura-t-elle à triompher d’aucune répugnance. » Il se souvint de la maîtresse d’un de ses camarades, la comtesse Albertini. Cette femme, séparée de son mari, restée libre sans fortune, était descendue progressivement jusqu’aux amours lucratives, avec assez d’adresse pour sauver les apparences. Il se souvint encore d’un second exemple, qui rendit plus vraisemblable la possibilité de ce qu’il craignait. Et, devant cette possibilité qui émergeait de l’avenir obscur, il éprouva une indicible douleur. – Désormais, ses appréhensions ne devaient plus lui laisser de répit ; tôt ou tard il était – 34 – condamné à voir la chute de la créature qu’il avait placée si haut. La vie était pleine de telles déchéances. Elle disait, toute chagrine : — Je ne trouve rien. Gubbio, Narni, Viterbe, Orvieto… Regarde le plan d’Orvieto : couvent de Saint-Pierre, couvent de Saint-Paul, couvent de Jésus, couvent de Saint-Bernardin, couvent de Saint-Louis, couvent de Saint-Dominique, couvent de Saint-François, couvent des Serviteurs de Marie… Elle lisait sur un ton de cantilène, comme si elle eût récité une litanie. Tout à coup, elle se mit à rire, renversa la tête, offrit son beau front aux lèvres de son amant. Elle était dans une de ces minutes de bonté expansive qui lui donnaient un air de jeune fille. — Que de couvents ! que de couvents ! Ce doit être un pays étrange ! Veux-tu que nous allions à Orvieto ? George eut la sensation de recevoir sur l’âme une soudaine ondée de fraîcheur. Il s’abandonna avec gratitude à ce réconfort. Et, comme il pressait de ses lèvres le front d’Hippolyte, il y cueillit le souvenir de la cité guelfe, de la cité déserte qui se recueille dans la muette adoration de son Dôme merveilleux. — Orvieto ! Tu n’y es jamais allée ? Figure-toi, au sommet d’un rocher de tuf, sur une vallée mélancolique, une ville si parfaitement silencieuse qu’on la dirait sans habitants : fenêtres closes ; ruelles grises où l’herbe croît ; un capucin qui traverse une place ; un évêque qui, devant un hôpital, descend d’un carrosse tout noir, avec un domestique décrépit à la portière ; une tour dans un ciel blanc, pluvieux ; une horloge qui sonne lentement les heures, et, tout à coup, au fond d’une rue, un miracle : le Dôme ! – 35 – Hippolyte dit, un peu songeuse, comme si elle avait eu dans les yeux la vision de cette cité du silence : — Quelle paix ! — J’ai vu Orvieto en février, par un temps comme celui d’aujourd’hui, incertain : quelques gouttes de pluie, quelques rayons de soleil. J’y suis resté un jour, et j’étais triste en repartant : j’emportais avec moi la nostalgie de cette paix… Oh ! quelle paix ! Je n’avais pas d’autre compagnie que moimême, et je faisais ce rêve : « Avoir une maîtresse ou, pour mieux dire, une sœur-amante qui serait pleine de dévotion ; et venir ici, demeurer ici un mois, un long mois d’avril, d’un avril un peu pluvieux, cendré mais tiède, avec des averses de soleil ; passer des heures et des heures dans la cathédrale, devant, autour ; aller cueillir des roses dans les jardins des couvents ; aller chez les religieuses prendre des confitures ; boire l’Est-Est-Est dans une petite tasse étrusque ; aimer beaucoup et dormir beaucoup, dans un lit moelleux, tout voilé de blanc, virginal… » Ce rêve fit sourire Hippolyte de bonheur. Elle dit, d’un air ingénu : — Je suis dévote, moi ! Veux-tu m’emmener à Orvieto ? Et, se pelotonnant toute au pied de l’aimé, elle lui prit les mains. Une immense douceur l’envahissait ; elle avait déjà l’avant-goût de ce repos, de cette oisiveté, de cette mélancolie. — Raconte encore ! Il lui mit un baiser sur le front, longuement, avec une émotion chaste. Puis il la caressa longuement du regard. — Tu as le front si beau ! dit-il avec un petit frisson. – 36 – En ce moment-là, l’Hippolyte réelle correspondait pour lui à la figure idéale qui vivait dans son cœur. Il la voyait bonne, tendre, soumise, respirant une noble et douce poésie. Selon la devise qu’il lui avait donnée, elle était grave et suave : – gravis dum suavis. — Raconte encore, murmura-t-elle. Une lumière adoucie entrait par le balcon. De temps à autre, on entendait un faible bruissement sur les vitres ; et les gouttes de pluie avaient un crépitement étouffé. – 37 –
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