Goutte d’or
Quand l’entreprise sort ses mamelles,
Et la machine se lève,
Les bureaux appellent,
Les salariés accourent et remplissent les taxis.
Au-delà des vitres,
Les marchands et passants bondent les rues.
Les martinets planent.
La masse avance, paisible,
Se déployant comme une peinture impressionniste.
Le trajet n’est jamais stérile,
Car le rythme de la ville, ni trop lent ni trop rapide,
Suit et poursuit.
Alors…
Au passant, le luxe du badaud,
Et la flânerie au poète fayot.
Nous voilà servis de bon matin
Pour déguster Yaoundé,
Savourant avec les papilles de l’œil,
Mastiquant par le sensible pour en presser la goutte d’or,
L’émoi silencieux.
En cette galerie… ou en une couleur.
Bercé par la mélodie de ses bouchons aux heures lourdes,
Apaisé par la chaleur,
Porté par le vent réconfortant de fraîcheur
Balad au cœur de l’argot
Le jour se lève calmement, et moi aussi. La journée, par son silence, bat déjà sa mesure
sereine et pourtant effrénée. Je n’ai rien : aucun programme, aucune obligation. Alors je
décide de suivre le mouvement du matin. Je mime un air pressé, m’apprête à traverser la
route. Mais vers où ? La Poste centrale, sûrement. Depuis le trottoir, je hèle un taxi.
400 francs, Poste centrale !.
Dans l’habitacle, l’humeur est peu joviale. RFI déroule ses nouvelles, comme chaque matin.
La voix du journaliste nous promène lentement tandis que le taxi slalome avec aisance entre
les nids-de-poule du bitume.
La route défile, et une question s’impose : que faisons-nous au quartier administratif ? Nous
ne sommes ni juristes, ni financiers, encore moins bureaucrates. Mais la veste me va bien, et
je suis trop élégant pour passer pour un intrus. Arrivé, je descends. Il est 8h. Ici, tout presse.
Les vestes se mêlent aux tenues strictes, formant une foule colorée qui déborde, irrigue les
rues tracées au cordeau de pas rapides. Au milieu de ce tumulte, j’hésite. Je réfléchis à la
direction à prendre dans cette débandade organisée.
Je poursuis à pied. Costume deux pièces bleu élégant, chemise blanche soigneusement
repassée, souliers noirs cirés. Un pas après l’autre, je marche avec une lenteur presque
condescendante vers le ministère des Finances. Le trottoir, bien pavé, évoque les cités
occidentales dessinées par des géomètres méticuleux. Mais ici, le rêve échoué au réel : il
manque quelques pavés. Le soleil demeure timide, et j’en profite. Voici le secteur des
Finances car presque tous les ministères et grandes structures y convergent, érigeant un
quartier administratif tentaculaire.
J’y circule en étranger. Tout respire le formel, le convenu, le jargon politique. Et pourtant, au
cœur de cette organisation millimétrée, surgissent des vendeurs à la sauvette, exposant leurs
marchandises en brouettes, à même le sol, parfois sur la tête. On ne masque jamais la misère
sans la résoudre. Je poursuis ma balade, guidé par le bitume. Un peu plus loin, le décor
change : moins gris, plus coloré, mais toujours urbain. Des étals éclatent de couleurs vives, un
bruit vivant rompt le silence administratif. Ici, costume-cravate et commerce brut se côtoient.
Le formel salue l’informel. Un tableau digne d’un Monet africain, sous un soleil encore pâle.
Les marchands ont sans doute lu, dans ma veste, un homme des quartiers tracés. Ils
m’encerclent de compliments, tentent chacun de vendre leur bien. C’est presque drôle. Mais
ils réussissent à m’arracher un sourire. Il est bientôt 10h. La faim me rappelle à l’ordre. Je
m’offre un pain garni d’une omelette épicée un pain, deux œufs chez le sauveteur d’en face.
Je mange en écoutant le brouhaha. Les phrases m’atteignent avant le sens : un mélange de
français approximatif et de langues maternelles, une musique étrange, belle, parfois lourde
pour ceux qui la parlent, tant les langues se disputent la souveraineté de leurs lèvres.
Après manger, je reste là. J’écoute. Je me souviens alors de mes amis anglophones et de leur
pidgin, cet argot mêlant anglais et langues du Sud-Ouest camerounais. Mais le pidgin est
différent : plus lisse, plus spontané, au point que j’ai cru un instant entendre une langue
tribale. Rien d’étonnant. Le Cameroun est un trésor linguistique des centaines d’ethnies, des
centaines de langues. Et moi, bilingue français-anglais, je parle à peine l’ewondo. Quel
manque. Parler deux langues m’épuise parfois : mon français s’effrite quand l’anglais
s’impose, et inversement. Alors, comme ces marchands, je mélange. C’est maladroit dans les
moments solennels, mais vivant. Unique.
Les langues naissent là où elles se heurtent. Il est 10 h passées. Le soleil devient insistant. Je
suis fatigué, alors que je n’ai fait que marcher. Je rentre pour finir la journée au lit, à rêvasser.
400 francs, Commissariat d’Odza ! Et me voilà reparti.
Cette mise en paragraphes accentue l’aspect balade et rend la transition vers tes réflexions
linguistiques finale beaucoup plus fluide.
Mélodie d’ailleurs
À ma radio,
Une voix de l’Extrême-Orient chante,
Et en ces mots qui, pour moi, n’ont pas de sens,
Je parviens néanmoins à déceler la volupté de sa musique,
Dans une voix aussi sensuelle que ses refrains,
Car son grain lisse sied à ma solitude.
Le temps de la chanson,
Je danse avec elle au tempo des cordes,
Guitare et basse enlacées,
Dans la chaleur d’une campagne bénie de soleil.
Allongé sur mon lit de bambou,
Je suis porté,
Comme ces grands cotons du ciel,
Par une voix au visage inconnu,
Dans une langue étrangère.
Mais hélas,
Elle ne saura jamais
Qu’une âme dans les méandres de l’Afrique
Lui a offert une danse sur sa chanson.
Le retour des soldats
À la fin de la tyrannie des classes,
La trayeuse scolaire s’arrête enfin.
Drainés de nos forces,
Le retour était la seule raison
D’affronter l’enfer du dehors.
La lumière brûlait d’une fureur
Qui distordait la vue lointaine,
Comme à Kutaba,
Quand la poussière voile l’horizon
Et que seul le sol craquelé
Guide les pas.
De jeunes hommes en tenue de guerre
Chemises trempées, sacs sur le dos
Avançaient, écrasés par le jour.
Dans cette fournaise,
Pas de fraîcheur,
Pas de foléré glacé pour nous sauver.
Seulement nos voix,
Lentes et lourdes comme l’air :
« Tu as vu comment elle m’a regardé ? »
« Moi, après le bac, je pars. »
« Eto’o ou Milla, qui est le plus grand ? »
« Ce pays-là, un jour… »
Ces mots n’étaient jamais gratuits.
Nous nous en abreuvions
Le temps du trajet,
Comme on boit à une gourde
Avant de reprendre la marche.
Et l’on longeait la route
Jusqu’au départ de chacun.
Un à un, ils tournaient à leur coin,
Happés par l’ombre de leur quartier.
Et quand il ne restait que moi,
Le dernier soldat,
Je souriais seul, à la manière d’un vétéran,
Rejouant dans ma tête
Les voix fantomatiques
De mes camarades,
Depuis longtemps partis.
Le créole
Marché Mvog Mbi, Yaoundé
17 h 15
Le marché vif s’essouffle déjà.
Le soir gagne les marchands,
Et la foule du matin, peu à peu, s’évanouit.
Mais le marché, tenace, résiste,
Poussant à cette heure un dernier soupir.
La foule se reconstruit
Et afflue dans ses veines.
Les voix se lèvent en une langue hétérogène,
Faite d’anglais, de français
Et même de langues maternelles.
La circulation reprend alors,
Et les taxis parlent le klaxon au vert.
Les odeurs, douces et fétides, se mêlent
À la chaleur du dernier soleil.
On transpire à l’annonce des derniers prix.
Mvog Mbi ventile la marchandise avant la nuit.
Les clients chanceux, les mains remplies, sourient.
Et peu à peu, vers 19 h,
Le marché s’éteint, vide.
Ne laissant que l’écho de ses voix aux langues multiples,
Et quelques éboueurs
Qui pillent les restes d’un marché sans vie.
Ils s’arrachent les miettes
Comme des charognards de la nuit.
Ils ne vivent pas tous de mie
D’autres vivent aussi de ces reste.
Et moi, acteur de ce ballet, je deviens métisse
À force de répéter la danse du « marché »,
Car ici, mon accent devient créole.
Marché Mvog Mbi
Bohémien
Comme l’épervier dans les airs, je plane sur les vers.
Avec mon stylo, je saigne mes poèmes.
Dans un bistrot de verbes, je chante Dibango façon bohème.
Les mots des fleurs délicates,
Les rimes des couleurs écarlates,
Les strophes, gamètes d’or qui s’en vont.
Parce que
Le vers est à la beauté
Ce que l’harmonie est à une forme ;Le verbe est à l’amoureuse
Ce que le charme est à son homme ;Le poème est aux baisers passionnés
Le frisson d’un contact sensible, mais si fort.
Alors, en amoureux de l’amour,
En bienheureux dans ce monde qui souffre,
Je prêche la beauté de l’éphémère au rythme de mes poèmes.
Saigné pour vous.
De bronze
À chercher dans les mots d’autrui ma voix,
J’ai fouillé dans les accents d’ailleurs mon timbre.
J’ai remué les vers de Baudelaire et Verlaine,
En quête de ce que j’étais : nègre,
Sans jamais trouver satiété.
Gagné par la fatigue, soumis à l’espoir noir de l’envie,
Je me suis nommé Philippe.
Et j’ai alors rêvé Paris dans ma plume.
J’ai prêché la poésie française comme un missionnaire juré.
Et pourtant…
Je suis de bronze.
Pas blond, ni métisse.
Je suis de bronze aux cheveux crépus.
Je suis des terres rouges, je suis de latérite.
Je suis des eaux troubles, je suis du Mfoundi.
Meuh neu mann béti
( je suis béti )
Je ne suis pas Philippe.
Je suis Abena Manga.
Et pourtant…
Je ne suis pas seulement Abena,
Ni seulement Philippe.
…
Je suis Abena Manga Philippe