- "Perdre encore et encore, nous savons tous ce que c'est, mais tout perdre d'un seul coup tout le monde ne l'a peut être pas vécu. Tout le monde ne comprendra donc pas mes choix de ces neufs derniers mois et encore moins mes innombrables erreurs. Toutefois peu m'importe ce que vous pouvez penser car le seul dont l'avis compte pour moi le comprendra et me pardonnera. D'ailleurs j'en suis sûre... Non plutôt certaine qu'il l'a déjà fait "mon Thief à moi" ".
C'était Théodor qui lisait le message que lui avait laissé Berthe sur son bureau. Il tenait le format A4 sur le quel il était écrit si fort qu'il commençait à le froisser.
- Wow! S'exclama Naomie. Elle a l'air d'être tombée sous ton charme frérot.
- C'est son écriture qu'il y a là dessus, de plus la signature est la même que la sienne... Cependant j'arrive toujours pas à croire que ce soit la Berthe que je connais qui ait écrit quelque chose de si gentil pour moi?
- Elle doit être très dure pour que tu dises ça d'elle.
- Pas vraiment, répliqua Théodor un peu pensif. Bon, je vais te raconter une histoire. Celle de l'auteure de cette lettre comme ça tu te feras ta propre idée à son sujet.
- Super ! Je trouve ça bizarre mais j'ai aussi envie de connaître tout ce qui c'est passé durant les neufs mois de mon voyage pour le Nord.
- Eh bien...
...Tout commence un vendredi ensoleillé alors que Berthe et John venaient d'être officiellement déclarés "mari et femme" et que tous leurs convives criaient "vive les mariés !", Berthe sentait qu'une nouvelle porte vers le bonheur venait de s'ouvrir à elle. Pour elle, cette journée semblait particulièrement magnifique, le soleil lui semblait plus doux et le feuillage des arbres plus verdoyant que jamais. Pour une fois, Berthe sentit que sa décision de se marier avec John était la meilleure qu'elle ait prise depuis au moins trois lors de son baptême.
Berthe était "cent pourcent bassa" du Littoral. Elle était très casanière et ne quittait Douala que pour Log Bakeng (village bassa assez reculé au Littoral) - qui n'était autre que son village natal - car elle ne voyait vraiment pas l'utilité d'une autre destination qui n'impliquait pas le gain d'argent. Cette dernière venait à peine de se lancer dans l'enseignement lorsqu'elle rencontra John qui lui était dans le métier depuis plus de cinq ans.
Quand ils sortirent enfin de l'enceinte de l'église, une aire plus pure recouvrait Bali selon Berthe. Soudain, pour les nouveaux mariés, l'enceinte de l'église pourtant bien aérée était semblable "au cœur d'un volcan en éruption".
- Que vous êtes beaux ! S'écria Agnès mère de Berthe.
- Enfin ! Ajouta une voix féminine qui se dirigeait vers Agnès.
C'était mama Odile, la mère de John qui venait d'être sexagénaire. Elle posa le bras gauche d'Agnès sous son bras droit à elle et poursuivit:
- Maintenant on vous donne la permission d'avoir des enfants.
- De très beaux enfants, ajouta Agnès.
- Vous les mères ci hein, changez même ! Répliqua John à leurs mères pourtant très sérieuses.
- Non oh ne changez pas, rétorqua Berthe. Si vous changez qui va encore nous amuser comme vous ?
- Personne ! Répondirent Odile et Agnès en choeur.
- D'ailleurs où comptez vous habiter maintenant ? Demanda Odile à son fils.
- À Japoma. Répondit Berthe.
- Japoma ? Demanda Odile l'air un peu déçue.
- Oui oui. Ça fait trois ans que j'ai pu acheter un terrain là-bas et depuis lors Berthe et moi avons lancé un chantier dessus qui a été terminé la semaine dernière, Répondit John.
- On voulait vous faire la surprise après le mariage, ajouta Berthe.
- Et voilà qui est fait ! S'exclama John.
- Wow! S'écria Agnès vraiment impressionnée. Et votre maison là est comment ?
- Déjà elle n'est pas en étage, commença Berthe. C'est une maison assez modeste : trois chambres avec une douche chacune, un salon, une cuisine, une véranda et une cour et un espace derrière la maison pour de potentielles chambres à louer...
- ... Je me suis chargé de la construction et Berthe des meubles, continua John. La peinture et le carrelage on l'a géré à deux.
- Je suis un peu fâchée parce que je ne l'apprends que maintenant mais bon je suis fière de toi fiston, sortit enfin Odile après des minutes de silence.
- On a un mariage à célébrer s'il nous plaît ! S'exclama Agnès. Les fâcheries gardons les pour un autre jour pour l'instant laissons place aux festivités !
Deux jours plutard, les jeunes mariés s'installèrent dans leur maison. Elle était située à Emangue, une localité de Japoma assez reculée et éloignée de la route et des agitations.
- Enfin chez nous ! S'exclama John en ouvrant la porte centrale.
Il faisait déjà jour et Berthe appréhendait tout le travail qui les attendait à l'intérieur.
- Au moins il ne pleut pas, lui répondit elle. On va pouvoir étaler au soleil tout ce qu'on aura lavé et libéré de la poussière qui doit s'y trouver.
- C'est quand même loin du lycée non ? Demanda Berthe. Toi au-moins tu es PLEG. Une vacataire de mon état je vais m'en sortir avec le retard ! S'écria- t'- elle l'air décourager.
- S'il te plaît Mahop laisses moi un peu respirer, un peu seulement.
- Okay...
À s'y méprendre, beaucoup de personnes considéraient John comme un bassa alors qu'il ne l'était qu'à moitié et du côté maternel qui plus est. Son père quant à lui était Bafang et avait donné à John le nom de "Yetna" car il voulait rendre hommage à son beau-père Yetna Guillaume qui lui avait permis de construire une maison à Deido en lui offrant un des terrains qu'il possédait. Pour Berthe, ce nom ne lui allait pas dutout. Elle préférait largement se faire appeler Mahop Nlend Berthe Chloé plutôt que Madame Yetna Berthe. Mais quand elle y pensait, elle se trouvait elle-même un peu folle et se mettait à rire des ses idioties.
- Il est déjà midi ? Demanda John à sa femme qui rangeait toujours la cuisine tandis que lui en avait déjà terminé avec leur chambre et le salon.
- Il est déjà midi ! S'écria celle-ci.
- Je demandais seulement, dit-il en allumant son portable qu'il venait de retrouver sous la housse d'un fauteuil.
- Il est alors quelle heure ? Demanda Berthe se penchant vers la porte de la cuisine pour voir ce que faisait son mari.
- L'heure de terminer ta part de tâches ménagères.
- Réponds s'il te plaît ! Demanda t'-elle d'un ton suppliant.
- Midi moins le quart, répondit-il en regardant maintenant parterre cherchant les clefs de la maison qu'il semblait avoir égaré.
- Tu cherches maintenant quoi parterre ?
- Les clefs de la maison, mais attends un peu... Tu fais quoi pieds nus sur les carreaux glacés ci ?
- J'ai trop chaud ça m'aide !
- À tomber malade n'est ce pas ? Moi j'ai pas d'argent à donner à l'hôpital.
-Tu parles comme ça entre temps tu es entrain de porter mes babouches.
- C'est pour moi.
- Ce sont mes babouches. Tu avais donné les tiennes à ta mère pour qu'elle allume le feu avec. Le jour là tu avais oublié d'acheter le pétrole quand elle t'a demandé de faire le marché pour elle.
- Ah oui ! Désolé je vais t'acheter une autre paire lorsqu'on rentrera du lycée donc dépêches toi.
- En attendant tu peux m'aider avec le repas non ? Je suis déjà fatiguée et il me reste beaucoup à faire avant de préparer.
- C'est d'accord !!! répondit celui-ci l'air agacé à l'idée de faire la cuisine.
Six heures plutard, ils rentraient d'une longue promenade qui avait débuté dès leur sortie du lycée bilingue de Japoma et qui visait à mieux connaître les environs. À peine entrée, Berthe s'allongea sur le canapé à deux places et fit signe à son mari de faire moins de bruits.
- Tu sais que demain on doit se rendre à Edéa non? Lui demanda John.
- Pour quoi faire ?
- Pour voir le nouveau-né de Serena et Benoît. Répondit- il. Tu avais oublié ?
- Ah oui ! C'est une fille non ?
- En effet.
- Ta sœur là est gâtée avec les dotes. Déjà cinq filles et un seul garçon depuis.
- Prions Dieu qu'elle puisse manger toutes ces dotes avant de mourir.
- Amen !
- Bon, maintenant moi j'ai un match à regarder.
- Chaque jour ? Je vois des finales par ci par là mais ça ne finit pas comment ?
John se mit à éclater de rire ce qui mit sa femme très en colère.
- Je ferme la porte de ma chambre à vingt et une heure. Si l'heure là te trouve sur le match tu vas seulement dormir ici.
- À vos ordres chef ! Dit-il toujours en riant.
John prit à peine place sur le canapé que Berthe rebroussa chemin et vint s'asseoir se coucher par dessus son époux.
- Comme ça tu ne vas pas oublier d'aller dormir.
- N'est ce pas? Tu es vraiment folle toi la femme ci.
- Mais c'est pour ça que tu m'aimes non?
- Bizarrement oui, avoua-t-il d'une voix douce. Maintenant laisse moi alors tranquille s'il te plaît.
Fatiguée, elle se leva sans bouder et alla se reposer dans leur chambre qui d'ailleurs était la mieux aménagée de toutes.
Le lendemain ils se rendirent comme prévu à Edéa munis de quelques cadeaux pour voir la petite Hélène. Tout se passa pour le mieux et le jeune couple rentra aux environs de dix huit heures. Berthe s'endormit a peine entrée dans le véhicule qu'ils avaient emprunté pour le trajet d' Edéa - Douala. Malheureusement pour cette dernière, elle se réveilla à l'hôpital, sa mère à son chevet ainsi que sa belle-mère et toutes les deux semblaient avoir beaucoup pleuré.
- Qu' y a- t'- il ? Demanda t'-elle à ces dernières. Qu'est ce que je fais ici ? Et John où est il ?
Odile se remit à pleurer et sorti de la chambre d'hôpital en hurlant de douleur.
- Ma'a elle pleure pourquoi ? C'est à cause de ce qui m'est arrivé pour que je finisse à l'hôpital ?
- En partie.
- L'autre partie concerne quoi alors ?
- C'est John.
- Quoi ? Lui aussi est hospitalisé ?
- Je suis vraiment désolée pour toi ma fille mais ton mari n'est plus.
- Pardon ? Demanda Berthe un peu dans le déni.
- Vous avez eu un accident un peu après le pont de la Dibamba. John et le chauffeur son morts. Tu es là seule survivante.
- Quoi !!! Hurla Berthe les larmes lui ruisselant sur les joues. Il ne peut pas être mort. On vient tout juste de se marier, il ne peut pas être parti comme ça. C'est sûrement une erreur. On a dû le confondre avec quelqu'un d'autre ça ne peut pas être lui.
Après avoir essayé de convaincre sa mère que c'était une erreur, Berthe se leva brusquement de son lit d'hôpital et sortit affolée. Elle fut tranquilisée par trois infirmières qui eurent tout de même de la peine à la maîtriser. Odile quant à elle, avait de la peine à parler. "Comment ?", se demandait- elle, "mon benjamin, mon dernier marché !". Elle pleurait inlassablement malgré toutes les tentatives d'Agnès pour la réconforter.
John fut enterré deux semaines plus tard sans complication de la part de sa famille ni de celle de Berthe. La mère du défunt ainsi que sa veuve étaient les plus touchés par le drame. Berthe quitta le village directement après l'enterrement et refusa catégoriquement d'effectuer un quelconque rite de veuvage.
" Le soir de l'accident, je venais de perdre non seulement mon mari mais aussi tout l'amour que semblait me porter ma belle famille" m'a- t'- elle dit un jour. "Ils m'ont absolument tout arraché : ma maison, mon acte de mariage, les vêtements et chaussures que m'avait offert John, absolument tout. Même mon travail je l'ai perdu parce qu'un nouveau prof à été affecté par l'État, on lui donne ma place et on me licencie. Ce soir je venais de tout perdre d'un seul coup".