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III

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Le sacrement d'amour
Chapitre 3 sur 6 29/06/2025

III

Le jour de l’examen, qui eut enfin lieu la sixième semaine du Carême, tout le bien-fondé des tourments secrets de Mitia parut se confirmer plus que jamais. Katia ne le voyait plus, ne faisait aucune attention à lui ; elle lui était devenue totalement étrangère, toute au public. Elle eut un grand succès. Elle était tout en blanc comme une jeune mariée, et l’émotion la rendait ravissante. On l’applaudissait avec entrain, avec chaleur, et le directeur, un acteur suffisant, aux yeux impassibles et tristes, assis au premier rang, ne lui adressait parfois des observations que pour mieux la faire valoir ; il parlait doucement, mais de telle sorte qu’on entendait dans toute la salle sa voix qui exaspérait Mitia. — Plus de naturel ! – disait-il gravement, calmement, avec tant de familiarité et d’autorité que Katia semblait être son entière propriété. – Ne joue pas, vis ! – ajoutait-il en détachant les mots. Et c’était insupportable. Insupportable aussi la lecture qui provoquait les applaudissements. Katia, confuse, s’empourprait d’un rouge ardent, parfois sa petite voix faiblissait, le souffle lui manquait, et c’était touchant et charmant. Mais elle récitait avec ce chantonnement vulgaire, cette affectation et cette niaiserie dans chaque son que l’on considérait comme le comble de l’art dans ce milieu détesté de Mitia, où Katia vivait déjà de toutes ses pensées. Elle ne parlait pas, mais s’exclamait tout le temps avec un pathétique incompréhensible, sur un ton de prière excessive dont rien ne justifiait – 13 – l’insistance. Et Mitia, tant il avait honte pour elle, ne savait où poser ses regards. Mais le plus affreux, c’était ce mélange de pureté angélique et de perversité qu’il y avait dans Katia, dans son petit visage empourpré, dans sa robe blanche qui, de l’estrade, paraissait plus courte, car les spectateurs, dans la salle, voyaient Katia d’en bas, dans ses petits souliers blancs et ses jambes gainées de bas de soie blancs. « La jeune fille chantait à l’église », disait, ou, plus exactement, chantait aussi Katia avec une naïveté affectée, exagérée, à propos d’une jeune fille à l’innocence angélique. Et Mitia se sentait avec Katia plus d’intimité – comme on le sent toujours dans une foule pour la personne qu’on aime – et éprouvait en même temps une hostilité qui confinait à la haine ; il éprouvait aussi de l’orgueil, ayant conscience que c’était quand même à lui qu’elle appartenait ; et cependant son cœur était déchiré de douleur : « Non, tout est fini, non, elle ne lui appartenait plus ! » Après l’examen il y eut à nouveau d’heureux jours. Mais Mitia n’avait plus la même confiance facile. Katia, en se rappelant l’examen, disait : — Que tu es bête ! Tu ne sentais donc pas que c’était pour toi seul que je récitais si bien ! Il la tenait sur ses genoux et, penché, baisait son genou nacré et nu, embrassait sa poitrine découverte, et se taisait. Il n’arrivait pas à oublier ce qu’il avait éprouvé pendant l’examen, et ne pouvait avouer que ces sentiments ne l’avaient pas encore abandonné et, à chaque instant, renaissaient avec plus ou moins de force. Katia, de son côté, devinait ses sentiments secrets, et une fois, au cours d’une dispute, elle s’écria : – 14 – — Je ne comprends pas pourquoi tu m’aimes, puisque tu trouves que tout est si mauvais en moi ! Enfin, que veux-tu de moi ? Mais lui-même ne comprenait pourquoi il l’aimait, bien qu’il sentît que son amour, loin de diminuer, augmentait en même temps que cette lutte jalouse qu’il soutenait contre quelqu’un (n’était-ce pas avant tout contre Katia elle-même ?) à cause d’elle, à cause de cet amour, à cause de sa force toujours plus tendue, de son exigence toujours plus profonde. — Tu n’aimes que mon corps, et non mon âme ! lui avait dit une fois Katia avec amertume. C’était encore des paroles empruntées, théâtrales, mais malgré toute leur niaiserie et leur banalité, elles aussi touchaient à un problème douloureusement insoluble. Il ne savait pas pourquoi il aimait, il ne pouvait dire exactement ce qu’il voulait… En général, qu’était-ce qu’aimer ? Il était d’autant plus impossible de répondre à cette question que dans tout ce que Mitia avait entendu dire de l’amour, pas plus que dans tout ce qu’il avait lu à ce sujet, il n’avait trouvé un seul mot qui le caractérisât exactement. Dans les livres comme dans la vie, on eût dit que tous s’étaient entendus, une fois pour toutes, pour ne parler que d’une sorte d’amour presque immatériel, ou bien de ce que l’on appelle la passion, la sensualité. Or, son amour ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre, de même que Katia ne ressemblait pas plus à Charlotte, à Marguerite, à la Tatiana de Pouchkine, aux héroïnes de Tourguenev qu’aux femmes de Zola ou de Maupassant, de même que ses sentiments à lui ne ressemblaient ni à ceux de Werther, de Roméo, d’Onéguine, ni à ceux des innombrables héros qui n’étaient que des séducteurs. – 15 – Qu’éprouvait-il pour elle ? Ce qu’on appelle amour, ou ce qu’on appelle passion ? Était-ce l’âme ou le corps de Katia qui l’amenait presque à l’évanouissement, jusqu’à cette sorte de félicité d’avant la mort, lorsqu’il dégrafait son corsage et baisait sa poitrine virginale au charme édénique, offerte avec une docilité poignante, avec la plus innocente impudeur ?
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